L’auberge de Ronan Le Braz, comparée à l’ordinaire des maisons de Spézet, aurait droit à l’épithète de somptueuse. Elle respire au moins une propreté décente, dénote un certain confort, très primitif assurément, mais d’autant plus appréciable qu’il est plus inattendu. Elle comprend, outre la cuisine, une pièce assez spacieuse qu’on appelle la «salle d’honneur» ou encore «le cabinet des gentilshommes». Le plancher en est de bois blanc, toujours lavé de frais comme un pont de navire. Au milieu, une table ronde, recouverte d’une toile cirée que le pillawer a dû acheter à vil prix, au cours d’une de ses tournées de printemps, dans le bas pays, chez quelque «veuve de la mer», et qui reproduit en pointillé, selon la mode américaine, une inqualifiable «Résurrection». Des chromos patriotiques ornent les murs, dons de commis voyageurs en épices ou en spiritueux, entremêlés, Dieu merci! d’images antiques et vénérables représentant soit le Purgatoire, soit les tragiques amours de Damon et d’Henriette, soit la navrante odyssée du Boudédéo, du Juif Errant. Au-dessus de la cheminée, le portrait de MacMahon fait pendant à la Loi contre l’ivrognerie. Les colporteurs ne se hasardent que rarement en ce canton pauvre du Ménez-Dû, de sorte que l’effigie du Président de la République y reste longtemps la même.
Un lit clos occupe une des encoignures, un lit d’autrefois dont le rouvre massif, luisant comme un miroir, est constellé de clous de cuivre. Sous la corniche fuselée se détache en relief le nom de l’ancêtre qui le fit faire «en l’an du seigneur 1715».
Comme je finissais de déchiffrer la rustique inscription, grossièrement taillée au couteau, Gaïda, qui mettait mon couvert, me dit:
—Les marchands brocanteurs de Quimper nous ont souvent offert pour ce lit plus de dix fois le prix qu’il vaut. Mais nous n’avons jamais voulu nous en séparer... Cela porte malheur de vendre les meubles qui viennent des vieux parents. Vous connaissez la triste gwerz[19] de «Iannik Scolan»? Pour avoir vendu le psautier de sa mère, le malheureux fut damné.
Ayant disposé sur la table les mets, d’ailleurs fort appétissants, d’un frugal souper, l’hôtesse allait me laisser en tête à tête avec les peinturlurages appendus à la muraille, lorsqu’un ressouvenir de tantôt la fit revenir brusquement sur ses pas.
—A propos, commença-t-elle, avez-vous vu comme la vieille Nann s’est rebiffée, quand j’ai fait allusion à son voyage dans l’autre monde?... Peut-être avez-vous cru que je plaisantais... Cependant, rappelez-vous, elle n’a pas osé me donner le démenti... La chose est de notoriété universelle dans la région. Aussi vrai que je suis une honnête femme, Nanna Coadélez a été de son vivant en Purgatoire et en est revenue.
—C’est elle qui l’a dit?
—Oh! non... Elle ne le nie point, mais elle coupe court à la conversation d’un air vexé, comme elle a fait ce soir, dès qu’on lui en parle... Il est même probable qu’on n’aurait jamais rien su de son équipée sans ce terrible homme de Mikaël.
—Mikaël le fou?
—Ou Mikaël le voyant, comme il vous plaira... Au reste, voici l’histoire... «C’était il y a environ trente-six ans. Nanna venait de franchir la quarantaine. Je ne l’ai pas connue en ce temps-là, attendu que je n’étais pas encore née, mais les gens de son âge s’accordent à dire que, dans toute la Cornouailles, on eût en vain cherché sa pareille pour la gracieuseté du visage et pour la vivacité de l’esprit. Elle exploitait avec son mari le domaine de Kerzonn dont les terres s’étendent, exposées au soleil du matin et du soir, depuis la chapelle de Sainte-Brigitte jusqu’à la rivière d’Aulne. Jamais on ne vit ménage plus uni et plus prospère... Hélas! c’est, dit-on, aux seuils les plus joyeux que s’arrête le plus volontiers l’Ankou. L’homme à la faux passa par Kerzonn sans y être invité, et Nanna Coadélez revêtit le deuil des veuves. Elle ne sut point accepter avec résignation le coup qui la frappait. Assise, jour et nuit, sur la pierre du foyer, elle refusait obstinément toute nourriture et ne se repaissait que de ses larmes.