—Mikaël Inizan a parmi nous la réputation d’être un homme de mauvais présage... Aussi lui a-t-on donné le surnom de «Lapousik Ar Maro» (oiselet de la mort). Toute l’année il vit dans le Ménez comme un loup. Il passe, dit-on, les jours et les nuits à causer avec les Anaon qui font là leur pénitence, emmi les fougères et les brousses. L’Ankou le traite comme un compère, s’entretient familièrement avec lui, le long des routes, et lui confie volontiers ses secrets. Des pâtres attardés les ont plus d’une fois surpris devisant ensemble...
—Ça, c’est vrai! intervint un montagnard. Pas plus tard que la semaine dernière, le petit berger de Caërléon dévalait vers la ferme, hors d’haleine, les pieds en sang, la figure plus blanche qu’un linceul. «Jésus-Dieu! qu’est-ce qu’il y a?» s’écria la vieille Léna, épouvantée. «Il y a, répondit le bergerot, que j’ai entendu l’Ankou annoncer à Mikaël Inizan qu’il avait à faucher[18], ce soir, dans les parages de Caërléon»... Et, si vous vous rappelez, le lendemain nous enterrions le maître du manoir, Jean Rozvilien, que ses gens avaient trouvé mort à l’extrémité du sillon qu’il venait de tracer, les mains encore appuyées aux mancherons de la charrue.
Les paysans inclinèrent la tête en signe d’assentiment. Ronan reprit, continuant le cours de ses explications:
—Quinze, vingt fois l’an, vous apprenez que Mikaël, l’ancien fossoyeur, a rendu l’âme. Tantôt il a été dévoré tout cru par des renards ou des blaireaux; tantôt il s’est broyé le crâne en dégringolant au fond d’une ardoisière... Ouais! l’époque de la «nuit des morts» arrive, et aussitôt voici reparaître le diseur de funèbre aventure!... La rumeur publique l’a si souvent tué qu’on ne sait plus au juste s’il revient de la montagne ou de la tombe, si c’est un vivant ou si c’est un trépassé... Vous l’avez vu ici, mon gentilhomme. Il va faire comme cela le tour du village, et dans chaque maison, il répétera, ou peu s’en faut, les mêmes fariboles...
—Et es-tu sûr que ce soient des fariboles? interrompit quelqu’un.
—Hé! donne-leur le nom que tu voudras, répliqua Ronan.
Et il ajouta sur un ton plus grave:
—Après tout, on n’est jamais sûr de rien, en ce monde de mystère où les plus habiles ne marchent qu’à tâtons.
A ce moment, les rangs des buveurs s’ouvrirent; la brune et svelte Gaïda s’avançait portant à bras tendus une pleine écuellée de soupe au lard dont la fumée l’ennuageait d’une vapeur blonde.