—Oh non! Le feu ne mord point sur la glace, et moi, mon pauvre corps de misère n’est plus qu’un glaçon.

—Vous devez avoir un bel âge, grand’mère, et vos yeux, j’imagine, ont vu passer bien des choses?

—Ils ont vu ce qu’on voit dans la vie: ils ont vu mourir les gens, mourir les jeunes, mourir les vieux, mourir les heureux et les tristes... Et ils attendent de se clore à leur tour, dans le sommeil de la grande nuit sans étoiles. Le plus tôt sera le mieux. J’ai soixante-seize ans: tous les miens s’en sont allés; mes jours sont combles; je suis une voyageuse lasse qui guette, accroupie sur le bord de la route, le passage du char de l’Ankou. J’entendrai venir avec joie le grincement de ses roues mal graissées.

Elle parlait par petites phrases nettes, comme taillées à coups de serpe; ses prunelles de chatte sauvage étincelaient.

Elle ajouta sentencieusement:

—Tout est désert, pour moi, en ce monde: là-bas, au contraire, tout est peuplé. Il y a plus de morts sous la terre que de vivants à sa surface...

Ronan se joignit à nous, invitant les autres à l’imiter.

—Approchez-vous du feu, les gars, si vous n’êtes pas trop pressés.

—Il y a quatre places où le Breton s’attarde volontiers, fit en s’avançant le vieux pâtre à la barbe chenue: au pied d’un mulon de paille, avec sa «douce»; à l’église, devant Dieu; à l’auberge, devant une chopine; et enfin, au coin du foyer, à fumer sa pipe.

Le cercle se forma, la causerie devint générale.