Étrange, inoubliable veillée... Elle rappelait, avec je ne sais quoi de plus lointain, de plus mystérieux, les «vêpres noires» de tantôt dans l’humide sanctuaire noyé d’ombre... Le recueillement était le même. Une gravité singulière se lisait sur tous les visages. Chacun, en prenant la parole à son tour, en contant son anecdote, j’allais dire en psalmodiant son antienne, semblait avoir le sentiment qu’il accomplissait un rite sacré. Ce fut proprement un nocturne funèbre. La scène ne manquait pas d’une certaine grandeur. Pour chapelle, un cabaret, un mélancolique «débit» des monts, des viandes salées suspendues aux solives, des chopines de faïence à fleurs peintes enguirlandant les murs enfumés;—pour autel, l’autel des peuples antiques, le foyer, avec son âme ailée et bruissante, la flamme;—pour officiants, une douzaine de vieillards, comme qui dirait les anciens de la tribu, cœurs simples et timorés sous des dehors farouches, fils d’une race encore toute pénétrée des terreurs primitives, oppressa gravi sub relligione... Telles durent être les veillées aryennes, aux époques très reculées, sous la hutte des premiers pasteurs.

Onze heures sonnèrent à l’horloge, dont on voyait aller et venir le lourd balancier, par une fente pratiquée dans toute la longueur de la gaine de bois. En même temps retentirent, dans le grand silence de la rue, des claquements de sabots et les tintements d’une clochette. L’assistance tressaillit et se signa.

—C’est l’annonciateur des morts, me dit Ronan.

Et il m’expliqua que le soir du 1ᵉʳ novembre, un homme avait mission de parcourir le bourg en agitant une cloche pour avertir de l’approche de minuit, l’heure des trépassés.

—Allons, soupira un paysan, nous avons suffisamment usé du feu. Place aux ancêtres, maintenant! Vous connaissez l’adage: «La mort est froide, les morts ont froid.»

Nann ajouta, rassemblant ses jupes:

—Puisse la chaleur du foyer leur être douce!

A quoi chacun répondit: «Ainsi soit-il», comme à la fin d’une prière.

Les «veilleurs» prirent congé. Je fis quelques pas hors de la maison et les regardai s’enfoncer peu à peu dans la nuit. Le vent soufflait par grandes rafales soudaines, avec de brusques accalmies. Le brouillard s’était dissipé. Une lune molle et comme à demi fondue, pareille à ces méduses qu’on voit flotter dans les transparences de la mer, entre deux eaux, baignait les formes immobiles du Ménez d’une clarté morte, d’une sinistre clarté polaire. Les champs, les landes bleuissaient vaguement, tels que des lacs endormis.

Dans le bourg, les portes se fermaient, les verrous criaient, et les étroites lucarnes percées sous l’auvent des toits s’éteignaient l’une après l’autre.