Ronan me héla:

—Il faut rentrer... Nous n’avons plus à nous que quelques instants... Nann et ma femme ont fini de dresser le couvert des Anaon.

Sur la table de la cuisine s’étalait une nappe de toile fine passée au safran, avec de longues franges qui pendaient: des mets de toute sorte y étaient disposés, une tranche de lard, des galettes de sarrasin, une énorme jarre de crème mousseuse.

—Les morts, disait le pillawer, sont friands de lait. Le lait purifie.

J’avais devant les yeux tous les préparatifs d’un repas des Ames, d’une «parentation» à la manière antique. Le spectacle ne laissait pas d’avoir son originalité.

—Et les morts viendront? demandai-je.

—Pouvez-vous en douter? répliqua vivement Gaïda. Certes oui, ils viendront. En ce moment même, ils sont sur le point d’arriver. Ils s’assoiront là où nous sommes assis, et ils causeront de nous comme nous avons causé d’eux, et ils ne s’en iront qu’au petit jour, après avoir promené de tous côtés leurs regards à qui rien n’échappe, contents ou fâchés selon que l’inspection leur aura semblé bonne ou mauvaise.

—Quelqu’un les a-t-il vus?

—Personne, je pense, n’a eu l’audace de les épier.

—Si fait, intervint la vieille Nann... Gab Prunennec les voulut voir. Il glissa un coup d’œil furtif par-dessous ses draps. Mal lui en prit. Les défunts de sa famille, son propre père à leur tête, lui arrachèrent les prunelles avec les ongles: et, tout le restant de ses jours, il pleura des larmes de sang... Si vous m’en croyez, homme de la ville, dormez cette nuit la face tournée vers la muraille.