Les vieux geignaient:
Vous êtes dans votre lit couchés commodément,
Les pauvres Anaon n’en peuvent mais...
Vous êtes dans votre lit doucement étendus,
Les pauvres Anaon errent à l’aventure!
Un drap blanc, cinq planches,
Un bouchon de paille sous notre tête,
Cinq pieds de terre par-dessus,
Voilà tous nos biens à nous autres.
Ils parlaient au nom des âmes, s’identifiaient avec elles, disaient l’affreuse solitude, les longues angoisses, les multiples tourments des lieux d’expiation, reprochaient aux vivants leur inconstance, agitaient devant eux, pour le jour prochain où à leur tour ils seraient des morts, le spectre de l’universelle ingratitude et de l’éternel oubli.
Les femmes, les adolescents, heurtant aux vitres, criaient:
Nous venons de la part de Jésus
Vous réveiller, si vous êtes endormis,
Vous réveiller de votre premier somme,
Afin que vous invoquiez Dieu pour les Anaon!...
Allons! sautez à bas de votre lit,
Sautez pieds nus sur la terre nue,
A moins que vous ne soyez malades
Ou déjà surpris vous-mêmes par l’Ankou!...
Et à travers la lugubre mélopée revenait sans cesse ce mot d’Anaon dont les syllabes assourdies, prononcées à la façon bretonne, vibraient en notes basses, profondes, vraiment sépulcrales.
Jamais lamentation aussi désespérée ne m’avait frappé l’oreille. L’accent des vieillards surtout était d’une telle détresse qu’il vous glaçait le cœur, comme un appel déchirant, comme un hurlement de douleur et d’effroi, sorti, en effet, du sein même des abîmes de la Mort.
J’éprouvai, je l’avoue, un sentiment d’aise, lorsque enfin les chanteurs funèbres se furent éloignés et que le vent, de nouveau déchaîné, eut balayé leurs voix dans l’espace.