J’allai cependant prendre ma place parmi les autres. Ils s’étaient rassemblés sur l’arrière, où une voile, jetée en travers par-dessus le gui d’artimon, avait été arrangée en forme de tente. Eux non plus ne se sentaient pas l’esprit très gaillard. Je vis à leurs yeux qu’ils étaient préoccupés, inquiets.

—Comment va-t-il, Jean-René? s’informa le capitaine.

—Il a meilleure mine. Il ne se plaint pas. Son seul désir est que sa maladie ne vous trouble point. Il m’a défendu de rester auprès de lui et prétend n’avoir besoin que de repos.

—Moi, énonça Garandel, je suis persuadé qu’il en réchappera.

—C’est à souhaiter pour lui et pour nous, fit Désiré Kerneur, un ancien Terre-Neuvat, que nous avions surnommé le «Vieux flétan».

Il ne s’expliqua pas davantage, mais nous l’entendîmes tous à demi-mot. Cela signifiait que si mon frère venait à trépasser au cours de la campagne, ce serait un mauvais sort jeté sur la Miséricorde. Le malheur est comme les rats: il suffit d’un seul pour qu’il en éclose bientôt une nichée. Et, quand un Islandais décède sur les lieux de pêche, c’est une tradition que toute sa bordée ne tarde pas à le suivre. J’ai vu le fait se produire: dix hommes fauchés en trois jours. Il en restait un de la série, le onzième; la mort paraissait vouloir l’épargner, mais, affolé, il alla de lui-même au-devant d’elle et, pour couper court à ses angoisses, se laissa couler dans la mer. Que Dieu lui fasse paix!...

Le mousse avait trempé la soupe. Chacun se mit à manger, assis sous l’abri de toile, les jambes croisées à la façon des tailleurs. Et peu à peu les visages s’éclaircirent. Le capitaine ayant fait circuler une bouteille d’eau-de-vie, les idées noires commencèrent à se dissiper. On but à la santé de Guillaume.

Garandel dit:

—Je suis d’avis qu’on lui garde sa part du fricot. Vous verrez que le gars va se réveiller avec la faim... Ah! que non, qu’il ne l’a pas pêchée, sa dernière morue!... Croyez-moi, ne soyons en peine de rien et laissons porter vent arrière!

C’était un gai matelot que ce Garandel. Il avait une figure rose comme une jeune fille et des yeux bleus aussi doux que ceux d’un enfant. Il passait pour être un peu court d’esprit, mais nous n’en étions que plus gentils avec lui, car la présence d’un innocent porte bonheur et ils ont, dit-on, une divination des choses refusée au commun des mortels. Sa confiance nous gagna tous: il parlait avec une telle certitude que nous nous sentîmes rassurés. L’apparition de l’andouille, dans un nuage de fumée odorante, contribua encore à rendre à l’équipage sa belle humeur; elle fut saluée d’un triple hourra. Adieu les craintes! Adieu les soucis! A respirer le parfum poivré de ce mets de chez nous, toute notre allégresse nous revint. L’Islande même, Seigneur! que nous en étions loin! Voici que nous nous imaginions attablés à quelque festin de pardon, sur la côte d’Armor, en avril, après carême, alors qu’aux poutres des granges, dans les fermes, pendent les cadavres sans tête des porcs fraîchement tués... Les ménagères, les filles de la maison vont et viennent, le rebord de leur jupe retroussé par devant, sous le tablier. Les jouvenceaux, en bras de chemise, font leur office d’échansons... Nous revîmes tout cela par la pensée. La grand’voile, tendue sur le gui, ajoutait à l’illusion, nous rappelait la tente qu’on dresse en plein air dans le champ le plus voisin du logis, pour servir de salle de banquet. Et il n’était pas jusqu’au ciel lui-même, jusqu’au pâle ciel du septentrion, qui ne se fût paré pour la circonstance d’un éclat inaccoutumé. La mer faisait un bruit léger, intermittent, comme un souffle de brise, l’été, dans les feuilles.