On causait avec animation maintenant; et, naturellement, la conversation roulait sur le pays. Les gens mariés plaisantèrent les garçons sur leurs bonnes amies. On arrangea des noces pour le retour, en septembre. Cependant on buvait ferme. L’andouille avait excité les soifs et le capitaine ne cessait de répéter:
—Pâques n’arrive qu’une fois l’an... Il faut se réjouir comme de vrais chrétiens!
Il prêchait d’exemple, et les autres ne se faisaient pas prier pour l’imiter. Le nombre fut grand des bouteilles qu’on vida de la sorte, brunes fioles de vin de France achetées à Bordeaux en y allant charger du sel. Une ivresse lente se répandait de proche en proche. Chez plusieurs, les yeux devenaient petits et brillants. Un saleur, qui avait été à la guerre de Chine et qui en reparlait constamment dès qu’il était gris, entreprit de nous raconter des histoires biscornues sur une jeune fille de là-bas dont le souvenir le hantait. Mais il bredouillait, la langue épaissie. On avait fait silence, soi-disant pour l’écouter, en réalité parce que nous avions épuisé d’un coup tous les sujets d’entretien. Ça ne dure jamais longtemps, une causerie d’Islandais, même un jour de fête. Chacun s’abandonnait à une songerie vague où passaient des images d’ailleurs, des choses de Bretagne, des arbres, des clochers, des toits moussus, des figures d’enfants et de femmes. Seul, le saleur s’obstinait dans son récit auquel il n’y avait plus que lui à s’intéresser... La fumée des pipes ondulait comme un brouillard.
J’avais bu presque autant que les camarades, mais j’avais gardé la tête libre. De temps à autre, je tendais l’oreille du côté de la cabine, guettant un appel, prêt à me lever au premier signe. Or, comme je me retournais ainsi, peut-être pour la vingtième fois, voilà que j’aperçus Guillaume à quelques pas de nous, debout et qui nous regardait, les mains dans les poches, la jambe droite en avant, l’épaule gauche appuyée au grand mât. Il était très pâle encore, mais son visage était plus calme, plus reposé; ses lèvres souriaient, et il semblait qu’il y eût une légère moquerie dans son sourire. Sa belle barbe blonde, aux frisures fines, rayonnait sur son tricot de laine bleue, dans la clarté de cette pure après-midi polaire; il avait dû la nettoyer avec soin, car il n’y restait plus trace de sang figé.
Vous pensez si je poussai une exclamation joyeuse, en le montrant du doigt à mes compagnons.
—Garandel avait raison, fit le capitaine: hourra pour Garandel!
Tous, ils voyaient mon frère comme moi-même, distinctement. Le «Vieux flétan» lui cria de sa voix bourrue:
—Eh bien! est-ce que tu vas demeurer planté là? Qu’est-ce que tu attends?
Et Garandel ajouta:
—Sans moi, tu sais, tu te serais brossé le ventre... Mais, j’ai exigé qu’on te réserve ta part... Viens donc!