Il avait l’air de s’être couché là pour faire sa sieste. Rien n’était changé ni dans les traits, ni dans la coloration de son visage. Sa peau hâlée, profondément empreinte de l’indestructible patine de la mer, n’avait subi aucune altération. On eût pu croire qu’il dormait, n’eût été la rigidité des membres et, dans l’attitude, ce je ne sais quoi d’éternel, de définitif que donne la mort. La physionomie avait son calme ordinaire, sa belle austérité songeuse, avec quelque chose de plus adouci peut-être et de plus affiné. Parfois, sous le mobile reflet de la chandelle, les paupières semblaient battre, comme si elles allaient se rouvrir, et l’ivoire encore intact des dents souriait entre les lèvres légèrement écartées.

—C’est le recteur en personne qui récite les grâces, me chuchota à l’oreille le patron Laouénan, visiblement flatté de cette marque de déférence octroyée par le vieux prêtre au vieux pêcheur.

Les prières achevées, le recteur se leva. Nona Féchec, la veuve, pâle comme une cire, lui présenta un rameau de buis, qui trempait dans une assiette remplie d’eau bénite. Il en aspergea trois fois le front du mort, en murmurant, à chaque aspersion, d’une voix cassée et chevrotante:

Kerz gant Douè, inè paour! (Va à Dieu, pauvre âme!)

Se penchant de nouveau vers moi, Herri Laouénan me dit:

—L’âme est loin... Elle a depuis longtemps atteint le Pays du Couchant, ne croyez-vous pas?... Comme moi, vous l’avez vue s’envoler... Dieu lui fasse paix!

Le prêtre sortit, accompagné du bedeau portant en bandoulière le «sac noir» qui renfermait les saintes huiles; et quand ils furent dehors, l’assistance elle-même s’écoula lentement, après avoir pris congé de Féchec-coz en agitant au-dessus de sa tête, comme pour en éloigner tout mauvais rêve, le symbolique rameau de buis. Il ne resta dans la chambre, avec le groupe clairsemé des parents, qu’un petit nombre d’intimes,—des marins, hommes simples que leur émotion rendait encore plus gauches, plus empêtrés que de coutume, et qui demeuraient plantés au milieu de la pièce à glisser vers le cadavre des coups d’œil attendris et à rouler entre les doigts leurs bonnets sales ou à cracher machinalement sur leurs sabots, en essuyant de temps à autre une larme grosse comme une goutte de pluie d’été.

La veuve, affaissée sur la pierre de l’âtre, exhalait sans discontinuer de petits sanglots brefs et plaintifs qui ressemblaient—pardon pour l’irrévérence de l’image!—aux gloussements d’une poule enrouée. Elle avait dû arracher sa coiffe dans les premiers transports de sa douleur, en sorte que les mèches de ses cheveux pendaient éparses sur son visage, comme une pauvre vieille filasse décolorée. Tout près d’elle se tenait debout la grande Annie, sa fille, avec son aspect farouche de sauvagesse, la nuque collée au manteau de la cheminée, les bras ballants, sa jupe retroussée de faneuse de goémons découvrant tout le bas de ses jambes et les attaches patriciennes de ses pieds nus.

Il y eut cinq ou six minutes d’un pénible silence.

Enfin Laouénan s’avança vers la mère Féchec, traînant jusqu’à elle le congre qu’il avait apporté et dont le corps flasque englua le parquet d’un long sillage visqueux comme la bave d’une monstrueuse limace.