—Femme, commença-t-il, vous aurez, selon l’usage, un repas à offrir aux veilleurs funèbres durant la nuit qu’ils vont passer auprès du cadavre. Voici de quoi faire la soupe et le ragoût.

—Ah oui! murmura la vieille, tu as pensé à cela?... La bénédiction de Dieu soit sur toi, Herri!

—Et sur vous, Nona!

—Je n’attends plus de lui qu’une faveur, c’est qu’il me prenne bientôt comme il a pris mon cher homme... Quel malheur! n’est-ce pas, Herri?

Le pêcheur baissa la tête et resta sans répondre. Puis, au bout d’un instant:

—Songez, Nona, qu’il aurait pu avoir un pire destin... Nous autres, gens de mer, une terrible menace est sur nous, terrible et incessante. Nous partons le matin: reviendrons-nous le soir? Cela, comme on dit, est le secret du vent... Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de ce qui nous est arrivé, il y a quelque dix jours dans les eaux des Iles. Nous étions en pêche. Soudain, le mousse crie: «Un noyé!...» Il passait le long de la barque, presque à toucher le bordage, étendu sur le dos, la face bouffie, rongée aux trois quarts, des coquillages, des pieuvres, des vilaines bêtes de toutes sortes cramponnées aux lambeaux de ses vêtements, des algues enroulées comme des fouets autour de ses bras et de ses jambes... Nous avons essayé de l’accrocher avec la gaffe: nous n’avons ramené qu’une poignée de chair: il était déjà mou comme une vieille éponge... Et c’était Bernard, vous savez, dont on n’avait pas eu de nouvelles depuis le dernier gros temps... Nous l’avons reconnu à son gilet, où sa femme avait brodé une ancre... Combien de jours, de semaines, de mois, sera-t-il condamné à nager ainsi au gré du flot? Et où, sur quel fond de roche ou de sable, se reposeront enfin ses reliques? Mystère, Nona, mystère!... Au moins, Féchec-coz dormira dans la terre des ancêtres; on saura où prier sur ses restes... Et il a eu cette chance de mourir dans sa maison, au milieu des siens. Cela est beaucoup, Nona. Nous sommes ici quelques-uns qui, lorsqu’il faudra partir, voudrions bien nous en aller de même... qu’en dites-vous, camarades?

—Certes! firent d’une seule voix les marins présents.

La vieille s’était interrompue de glousser; elle écarta de la main les cheveux qui embroussaillaient sa maigre figure flétrie et, levant sur le patron du Saint-Yves un regard presque rasséréné:

—Pour ça, prononça-t-elle, je peux dire, je crois, sans offenser personne, que Guillaume Féchec a eu la mort qu’il méritait. Il a trépassé doucement, sans souffrance, en souriant même, comme un saint... Vers midi, comme je suspendais mon linge à sécher dans la cour, il m’appela:

»—Nona gèz[5], tu as mis de côté, je pense, le drap de chanvre sur lequel nous avons couché ensemble pour la première fois, la nuit de notre noce?