Comme je m’acheminais avec les autres vers l’écoutille, le capitaine nous héla:
—Amenez-vous un peu, les gars. Il y a un verre à prendre. Et toi, Jean-René, ajouta-t-il en se tournant vers moi, rapport à ta qualité de sacriste, j’ai à te causer.
J’ignore si c’est encore aujourd’hui comme de mon temps. Mais, à cette époque, à bord de tout «islandais» il y avait un matelot qui remplissait en quelque manière les fonctions de curé. On choisissait d’ordinaire quelqu’un qui eût été assez longtemps à l’école pour avoir appris à lire couramment dans le latin des livres de messe. Les jours de grandes fêtes, c’est lui qui débitait tant bien que mal les textes sacrés. Et si, comme il arrivait malheureusement plus souvent qu’il n’eût fallu, un homme de l’équipage venait à décéder, c’était lui encore qui faisait sur l’agonisant les derniers signes de croix et qui, lorsqu’on jetait le cadavre à la mer, prononçait le Requiescat in pace. Il portait le titre, non de curé—ce qui eût été une irrévérence—mais de sacristain. Il prenait, du reste, son office à cœur, s’en acquittait de son mieux, gravement, avec dignité. A bord de la Miséricorde, du quartier de Tréguier, armateur Perrot, capitaine Guyader, le sacristain, c’était moi.
—Qu’y a-t-il donc? demandais-je au capitaine, en m’engageant derrière lui dans l’étroit escalier de la cabine.
Il nous fit asseoir autour de la table, tira d’un placard des verres et une bouteille d’eau-de-vie. En tout autre moment, ce «boujaron» eût été le bienvenu. Mais je n’aspirais qu’à quitter mes vêtements gelés, à m’étendre, à dormir d’un sommeil de brute. J’allais répéter ma question, quand le capitaine, ayant rempli les verres, leva le sien et dit:
—Camarades, c’est l’heure où, chez nous, les cloches s’en reviennent de Rome. Buvons à la santé de Pâques fleuries!
Comment vous faire comprendre cela? Ces simples mots produisirent sur nous l’effet de paroles magiques. Nous sursautâmes du banc où nous gisions affalés. Adieu la fatigue, l’éreintement! Adieu le froid, adieu le sommeil! De toutes les bouches jaillit le même cri:
—Pâques!... Et c’est demain?...
Hervé Guyader décrocha l’almanach de carton, suspendu à un clou, contre la boiserie de chêne, et l’étala devant nous, à plat sur la table.
Nous nous penchâmes au-dessus. Des barres d’encre rayaient les jours écoulés: cela faisait comme une série d’échelons noirs. Déjà près de six semaines que nous bourlinguions dans la patrie des morues, au large de Faxa-Fiord! Nous ne nous en doutions guère. Là-bas, voyez-vous, on perd le sentiment du temps. C’est une chose très particulière, dont on ne peut se rendre compte en nos pays où l’on se lève avec le jour, où l’on se couche avec la nuit; où tintent les angélus du matin, de midi, du soir; où le soleil monte, plane, descend, avec la régularité des poids d’une horloge; où le laboureur, à défaut d’autre cadran, a la ressource de mesurer l’heure à la longueur de son ombre. A Islande, rien de tout cela: on vit comme hors de la vie; on va, on vient, on travaille, on mange, on dort, on échange même à de longs intervalles de rares paroles, mais machinalement, confusément, et comme en rêve. Jour, nuit, ne sont plus que de purs mots, vides de tout sens. Une clarté triste, infinie, éternelle, une lumière si pâle qu’on la dirait morte. Le soleil lui-même, quand il devient visible, a l’air d’une figure de l’autre monde. Il semble que ce n’est pas lui qu’on voit, mais son spectre, son âme défunte, tellement il n’a ni forme ni couleur. Il fait songer à quelque méduse gigantesque flottant à la dérive entre deux eaux. A l’horizon, rien où se puisse arrêter le regard; ou plutôt, pas d’horizon: la mer et le ciel sont comme fondus l’un dans l’autre. Que de fois le navire ne m’a-t-il pas fait l’effet d’être suspendu dans l’espace!... Et le silence... Ah! le silence! Il faut avoir séjourné dans les parages polaires pour savoir ce que c’est. Il est si vaste, si absolu qu’on en a peur; on a l’impression d’être dans le pays muet de la mort, et, malgré soi, l’on ne parle qu’à voix basse, comme dans une église. Un cri, un appel vous font tressaillir, comme une chose insolite et quasi sacrilège... De cloches, naturellement, il ne saurait être question: et c’est peut-être ce à quoi, nous autres Bretons, nous nous faisons le moins. De toutes les privations, celle-ci est la plus pénible. Parfois, on croit ouïr leurs sons, très loin, selon le côté d’où souffle le vent. On prête l’oreille, on se dit de pêcheur à pêcheur: