Je connaissais de réputation ce Fanch ar Flem, sans avoir jamais eu la fortune de le rencontrer. Il courait sur son compte, dans le pays, les histoires les plus étranges, et les conteuses de légendes funèbres le mêlaient constamment à leurs récits. Il appartenait à cette catégorie de gens qu’on appelle en Bretagne les «travailleurs de la mort» et qui passent pour avoir sur l’au-delà des ouvertures interdites au vulgaire. Tels les veilleurs de profession, les mendiants que l’on charge d’annoncer les décès, les menuisiers fabricants de cercueils, les chantres qui ont mission d’accompagner les défunts depuis leur demeure jusqu’à l’église, le conducteur du corbillard rustique, tous ceux enfin pour qui le trépas d’un pauvre être devient une occasion de déployer leur zèle ou d’accroître leurs profits.

Fanch ar Flem, de son vrai métier, était museleur de porcs: il excellait à transpercer d’un fil de fer rougi le groin de ces animaux, sans trop les faire souffrir et de façon cependant à leur ôter toute envie de fouiller le sol de leur crèche pour voir s’il y germe des truffes. Mais cette industrie, jadis florissante, avait périclité. Il avait dû chercher autre chose, se créer d’autres spécialités plus lucratives, et il s’était fait successivement, ou même simultanément, rémouleur, marchand de chevelures de femmes, cardeur d’étoupes, cordier, que sais-je?... Entre temps, il rasait les morts: c’est en cette qualité qu’il se présentait chez Féchec-coz. Il s’approcha de la table, posa la main sur le front du cadavre.

—Il ne faudrait pas tarder davantage, dit-il: le corps se refroidit... Qu’on me donne une écuellée d’eau chaude...

Une parente s’empressa pour le servir... Les préparatifs de la toilette funéraire allaient commencer. Tous ceux qui ne devaient point y assister gagnèrent la porte. Je descendis l’escalier en compagnie de la grande Annie; arrivée à la dernière marche, elle s’y accroupit lourdement, et je la laissai là—à pleurer en silence, sous le dais majestueux de la nuit, devant la grise uniformité de la mer dont la courbe se dessinait encore sur l’horizon, bordée d’un mince ourlet d’argent.

IV

Il n’y a pas de chapelle bretonne qui réalise mieux que celle de Port-Blanc le type du sanctuaire marin. Elle est bâtie au fond de l’anse, à mi-pente de la colline, sur une sorte de palier auquel on accède par une soixantaine de gradins, creusés à même le granit, qui affleure ici de toutes parts à travers la maigre écorce du sol. En bas est la fontaine sacrée, avec son antique margelle aux trois quarts usée par une dévotion séculaire. Nul ne manque de faire ses ablutions avant de monter la fruste scala santa où, les jours de pardon, les pèlerins ont coutume de se traîner à genoux. En haut, vous franchissez un échalier de pierre et vous pénétrez dans un enclos nu, tapissé d’un gazon lépreux. Le mur d’enceinte, effondré par places, a désormais pour unique destination d’abriter les moutons égarés qui y viennent chercher un refuge contre le vent, ou de fournir une zone d’ombre aux fillettes du hameau qui s’y réunissent pour jouer aux osselets, entre deux classes. Aucune végétation arborescente n’y saurait pousser. Même la fougère, cette dernière et fidèle amie des terres déshéritées, n’a pu trouver à prendre racine en ce site ingrat. Jadis pourtant elle s’y épanouissait à foison, s’il faut en croire la tradition locale, et voici dans quelles circonstances miraculeuses elle disparut:

«Sept navires, dit une vieille chanson, sept navires, voguant de conserve, quittèrent le port de Londres pour faire voile vers la Basse-Bretagne, dans le dessein d’y débarquer et d’y mettre le peuple à mort.

»Mais Notre-Dame Marie du Port-Blanc a sa maison sur la hauteur. Elle a vu, de loin, les Anglais: elle ne laissera pas mourir son peuple.

»Il y a de la fougère autour de sa chapelle, et avec cette fougère elle fait des soldats pour empêcher l’Anglais de descendre, et elle lance vers le Port-Blanc cent mille hommes armés, sinon plus...»

Devant des forces aussi imposantes, les pirates n’eurent d’autre ressource que de s’enfuir. Quant aux fougères changées en soldats, la complainte ne dit pas ce qu’elles devinrent ni si elles reprirent leur ancienne forme. En tout cas, elles n’ont pas fait souche dans la région.