La chapelle occupe l’angle septentrional de l’enclos. C’est un vieil édifice de la fin du XVᵉ ou du commencement du XVIᵉ siècle. Elle se rencogne, se tapit, se terre presque, ainsi qu’une bête peureuse qui tremble d’être battue: elle en a tant essuyé, de bourrasques et de coups de vent! Sa pauvre échine d’ardoise en est toute gondolée, toute meurtrie. Les murs, tassés lourdement, s’élèvent d’un mètre à peine au-dessus du sol; ils ont des tons de roche brute, sont hérissés de lichens, de mousses grisâtres, et les ruisselantes pluies d’hiver y ont sculpté des vermiculures, des dessins étranges, d’extravagants hiéroglyphes. N’y cherchez point trace d’autres ornements, si ce n’est dans le porche et dans la fenêtre à rosace du chevet. Mais l’intérieur surtout est saisissant: un jour sombre, l’humidité d’une cave; pour pavé, une mosaïque de galets; d’énormes piliers massifs, des voûtes surbaissées, comme dans une crypte, des statues barbares de saints, à demi rongées, pareilles à de très antiques idoles; çà et là des ex-voto singuliers: une touffe de varech, par exemple, arrachée de quelque récif et à laquelle se cramponna, sans doute, quelque naufragé en détresse.
Tel quel, dans son délabrement et sa vétusté, les pêcheurs chérissent leur sanctuaire. Et, s’ils le laissent en aussi piteux état, ce n’est point par incurie, mais, au contraire, par scrupule. Ils croiraient commettre un sacrilège en touchant à la «maison de la sainte», fût-ce pour l’embellir. «Voyez saint Gonéry de Plougrescant, vous diront-ils: depuis qu’on lui a construit une église neuve, il est de mauvaise humeur et ne fait plus de miracles. Mieux entretenue, notre chapelle plairait moins à celle qui l’habite.»
Celle qui l’habite, c’est Notre-Dame Marie du Port-Blanc,—cousine de Notre-Dame Marie de la Clarté, dont le sanctuaire fait face au sien, au sommet d’un morne parallèle, par delà le pays de Perros, et à qui elle va chaque année rendre visite, par mer, la veille de son pardon.—C’est une Vierge puissante, propice aux marins, secourable à leurs femmes, protectrice de ceux qui restent et de ceux qui s’en vont. Elle se dresse dans le chœur, au-dessus du maître-autel, une main appuyée à l’ancre de salut, l’autre tendue, la paume ouverte, pour conjurer le péril des eaux; et elle trône là, dans l’ombre, en sa longue robe de mousseline empesée, la tête ceinte d’une tiare d’or.
Il ne manque pas, sur cette côte, de vieux ou de jeunes mécréants qui préfèrent la messe de l’aubergiste à celle du recteur, sous prétexte, les uns que le sermon est trop ennuyeux, les autres que le bourg est trop loin. Mais à ceux-là mêmes, leur premier soin, le dimanche, après s’être débarbouillés à l’auge du puits, est de monter, isolés ou par groupes, les marches qui conduisent à la chapelle. Ils ont prélevé deux sous—le prix d’une chopine—sur leur prêt de semaine, pour offrir à Notre-Dame une votive chandelle de suif. Et, tandis qu’elle grésille et flambe, en compagnie de vingt autres, dans le brûle-cierges tout maculé de larmes de graisse, ils font bien dévotement leur prière à l’Étoile des mers, à la Madone blanche et enrubannée, immobile depuis des siècles derrière le jubé qui ferme le chœur.
Il paraît que Féchec-coz, la veille de son trépas, avait dit à Herri Laouénan:
—Tu t’arrangeras de façon que ma dépouille mortelle, avant d’être enfouie dans le cimetière du bourg, repose quelques heures dans la maison de Notre-Dame...
Or, décédé le mardi soir, il ne pouvait être enterré au plus tôt que le jeudi matin. Il dut passer un jour et deux nuits sur les tréteaux funèbres. Le mercredi, à la brune, le menuisier vint, avec la bière,—quelques planches de sapin hâtivement ajustées.—On étendit dans le fond une couche d’algues sèches, et là-dessus on allongea le cadavre cousu dans son suaire. Ainsi enveloppé, serré, ligotté dans le drap de toile bise, il avait l’aspect d’une très ancienne momie; et, à vrai dire, il ne restait de lui que ce qui demeure du corps après l’embaumement: une peau noirâtre, durcie, bossuée par les proéminences des os. On lui suspendit au cou le scapulaire dont il ne se séparait jamais de son vivant; puis, sur le linceul, à la hauteur de la poitrine, on épingla deux photographies, deux images pâles, effacées, que Nona eut toutes les peines du monde, tant ses doigts tremblaient, à faire sortir des cadres qu’elles occupaient dans l’embrasure de la fenêtre:—les portraits des deux fils aînés, des jumeaux, disparus l’un et l’autre dans un mystérieux naufrage, Dieu seul sait quand, Dieu seul sait où.
—Que leurs ressemblances, à défaut de leurs reliques véritables, entrent avec moi dans la paix de la terre bénite, avait recommandé Féchec-coz.
On mit encore dans la bière le chapelet et le couteau du mort, ainsi que le rameau de buis pascal que tant de mains avaient agité au-dessus de son dernier sommeil. Et le couvercle fut cloué. Il était environ neuf heures. Le cercueil fut placé sur une civière rustique à laquelle s’attelèrent deux porteurs, et Féchec-coz quitta le logis de ses ancêtres, où resta seule à brûler, dans le coin de l’âtre, une mélancolique chandelle de résine aux vacillements fumeux. Le cortège se composait d’une dizaine de personnes. Nona marchait à grand’peine, toute secouée par une nouvelle crise de sanglots; Annie la soutenait d’un bras et pressait de l’autre, contre son sein, une bouteille d’eau-de-vie. Le temps, chargé dans l’après-midi, se résolvait en une pluie fine, en un brouillard dense et blanchâtre qui ondulait dans le noir de la nuit; par instants, une fente soudaine s’ouvrait dans l’amoncellement des nuages et une filtrée de lune coupait la mer d’une balafre lumineuse, d’un mince rai d’argent; puis, l’ombre retombait plus épaisse sur le paysage indécis, noyé de brume. Pour guider les pas des porteurs, Herri Laouénan s’était muni d’un fanal; mais, pénétrée par l’humidité, la mèche s’éteignit, et l’on avança dès lors à tâtons, entre les talus de l’étroit chemin de grève, pavé de pierres inégales et semé de flaques où l’on enfonçait jusqu’à mi-jambes.
A un moment, la veuve, s’interrompant de geindre, dit à sa fille: