—Tiens bon la bouteille, au moins!

Au pied de la rampe qui mène au terreplein de la chapelle on fit une halte, pour permettre aux porteurs de reprendre haleine et d’essuyer du revers de leurs manches leurs faces ruisselantes de pluie et de sueur. Le concert des rainettes emplissait les prés d’alentour d’un bruit strident de crécelles que traversait, par intervalles, la note métallique et flûtée d’un chant de crapaud. Et très loin, très loin, roulait en sourdine la grande rumeur triste du flot descendant.

L’unique fenêtre du sanctuaire qui soit tournée vers le large brillait là-haut, dans l’obscurité, comme un phare.

Avertis que le corps de Féchec-coz devait y être transporté cette nuit-là, des gens étaient venus par bandes, de tout le parage, planter dans le brûle-cierges et dans les candélabres des cires de toutes couleurs et de toutes dimensions, avec commandement à Mar’Yvona Rouz, la sacristine, de les allumer sans faute, aussitôt tinté l’angélus. Jamais chapelle ardente, selon la remarque de Laouénan, n’étincela de plus de flambeaux. Quand nous franchîmes le seuil, des chauves-souris, arrachées par cet éclat inusité aux ténèbres séculaires de l’édifice voletaient aveuglées, éperdues, rasant le sol, se heurtant aux poutres, glissant de-ci de-là, en zigzags rapides, du vol de leurs ailes furtives et ouatées. Sur le treillis de plomb de la maîtresse vitre, la statue de la Madone se détachait en clair, dans sa longue vêture de gaze blanche, semblait une apparition surnaturelle sur un fond de ramilles menues, dans quelque forêt de rêve et d’enchantement. Les saints barbares, bariolés de peinturlurages crus, demeuraient comme en extase devant elle. Et cela faisait songer à des scènes d’autrefois, à ces vierges de la mythologie celtique, pour qui d’âpres guerriers se mouraient d’une silencieuse langueur d’amour, sans désirer d’elles autre chose que la volupté tout idéale de respirer au passage leur parfum...

Deux bancs, empruntés à un des cabarets du port, avaient été disposés au milieu de la nef, pour servir de tréteaux et recevoir le cercueil. Les «veilleurs» s’assirent de part et d’autre sur une espèce de corniche basse, le long des parois, les hommes faisant face aux femmes. La prière en breton commença, actes de foi, actes d’espérance, suivis de l’oraison si plaintive du «Ma Doué, me zo glac’haret[6]...» Les voix, nasillardes chez les femmes, rauques chez les hommes, berçaient le cadavre aux sons d’une indéfinissable mélopée, pleine à la fois d’onction et de force, de et douceur de rudesse, avec des arrêts subits, des pauses inquiétantes, des recrudescences brusques et quasi farouches qui s’apaisaient peu à peu, s’atténuaient en une sorte de trémolo confus, s’évanouissaient enfin dans le silence...

On pria pour le mort, pour ses père et mère, pour ses aïeux lointains, pour le premier ancêtre de sa race. On pria aussi pour les ascendants de la veuve. On pria pour la parenté défunte de tous ceux qui étaient présents et, finalement, pour le peuple collectif, l’anonyme troupeau des «âmes».

—Disons encore un De profundis... murmurait Mar’Yvona Rouz, renommée dans toute la région comme une incomparable «réciteuse de grâces».

Elle en dit vingt, trente, à la file, du même ton posé, ne s’interrompant que pour laisser à l’assistance le temps de donner les répons. Parfois un marin, harassé de son labeur du jour, inclinait la tête, pris de sommeil; mais un voisin le heurtait du coude et il se remettait à estropier de plus belle, d’un accent plus âpre, les versets latins.

Un peu après minuit, il y eut un intermède, et la veillée fut suspendue. Nona, tirant un verre de la poche de son tablier, fit le tour de l’assemblée, versa à chacun et à chacune une rasade d’eau-de-vie. Avant de boire, on prononçait gravement la formule d’usage:

—Paix et tranquillité à celui qui n’est plus!