»Celui-ci ne répondit pas. L’année suivante il épousait Nona Ménès...
Un autre commença:
—Pour moi, je reverrai toujours Féchec-coz tel qu’il m’apparut dans la circonstance que je vais dire... Nous faisions partie, lui comme second, moi comme matelot, de l’équipage du Jeune-André, une goélette latine qui portait mal son nom, car c’était—Dieu lui fasse paix!—une pauvre vieille carcasse, aussi pourrie qu’un cercueil. On ne l’utilisait à cause de cela que pour des voyages d’été, pas trop fatigants.
»Çà donc, nous revenions, sur la fin d’août, de Christiansand, avec un chargement de sapin, et nous roulions cahin-caha vers Paimpol, notre port d’attache. Une sale mer, cette mer du Nord, dure en diable, même par beau temps, comme du plomb fouetté. Et voilà soudain que le suroît se met à souffler. Le vent et l’eau, nous avions tout à rebrousse-poil. La barque virait, geignait, et, sans plus obéir au gouvernail, faisait les gestes fous d’une bête à demi noyée. On dut trancher les cordages à coups de hache pour amener les voiles qui claquaient. Nous ne doutions pas que nous ne fussions perdus. Le capitaine jurait et sacrait. C’était Jean Kérello, vous savez, une âme de pirate...
»Féchec, très calme, quoique un peu pâle, avait déjà commencé les prières à voix haute, debout contre le bastingage. Mais, brusquement, il s’arrêta, les yeux écarquillés, nous montrant droit devant nous, dans un creux de houle, une grosse chose noire, un cadavre de navire qui tournoyait sur l’abîme, le cul en l’air... Quoique le ciel fût couleur d’encre, il faisait une de ces lumières livides des jours d’orage où tout se dessine avec une extraordinaire netteté et qui viennent, dit-on, du purgatoire ou de l’enfer, à travers le miroir des eaux... Une grappe d’hommes se cramponnait à l’épave près de sombrer. On voyait les grimaces désespérées de leurs visages, et jusqu’aux crispations de leurs bouches dont le fracas de la tempête couvrait la clameur... Peut-être aussi ne criaient-ils point... Sur la barque nous épelâmes distinctement: Marie-Louise P.
»—C’est un islandais de chez nous, dit Féchec.
»Et, s’adressant au capitaine:
»—Faut-il essayer de leur porter secours?
»—Pour les faire couler avec nous une heure plus tard, répondit Kérello, ce n’est vraiment pas la peine!...
»Féchec n’insista pas. Il sentait trop que nous ne pouvions rien pour eux, dans la détresse où nous étions nous-mêmes. Mais, au lieu de reprendre les grâces, il se courba pour rassembler la voile de misaine, qui traînait à ses pieds sur le pont.