Ils s’étaient mis à deviser de Féchec-coz, rappelaient certaines particularités de son caractère, ses mots familiers, des épisodes plus ou moins marquants de sa vie. L’un disait:
—Il y a bien trente-cinq ans de ceci. Guillaume Féchec touchait à peine au midi de son âge. C’était un fier homme, avec un grand collier de barbe rousse autour de sa face sérieuse, le corps droit, souple, élastique et vibrant comme une amarre neuve. Sur sa recommandation, le capitaine de la Belle-de-Nuit m’avait embauché en qualité de novice. Nous faisions les campagnes de la baleine dans les eaux du Sud. Le lieu de notre hivernage était dans les mers polynésiennes, à l’île Wahou. Imaginez le pays du printemps éternel. Un vent chaud soufflait dans les arbres verts, des arbres pareils à des fougères démesurées. Ce soir-là, nous buvions, à leur ombre, du whisky, en regardant le flot briser sur des écueils de corail qui nous faisaient souvenir des rochers de nos côtes. Soudain, une femme à la peau de cuivre parut, portée dans un palanquin, et, avec le joli parler des filles de ce pays, elle dit:
»—Guillaume Féchec, au lieu de repartir avec les autres, voulez-vous rester avec moi? Le capitaine consent. Tout ce que vous demanderez, je vous le donnerai.
»C’était la reine, la veuve du roi, un peu bronzée, mais appétissante, des yeux et des lèvres de plaisir, des reins superbes entrevus à demi sous des mousselines qui flottaient. Les camarades poussaient Féchec du coude:
»—Vas-y donc, animal!
»Il se leva et dit, dans le patois de l’île, qu’il baragouinait quelque peu:
»—Je regrette, reine, mais j’ai là-haut, dans la terre des brumes, une amie à qui j’ai promis le mariage et qui m’attend.
»—Je pleurerai donc, murmura la reine Naï-Téa, si bas qu’on l’entendit à peine.
»Elle fit un signe, et le palanquin où elle était couchée reprit le chemin de son palais de bois, sous la haute avenue des palmes.
»—Demain, tu te serais réveillé roi de l’île, dit le capitaine à Féchec.