—Dieu me pardonne, fit-elle en se signant: un peu plus, je laissais passer l’heure de l’angélus!

La corde de la cloche se balançait sous le porche: Mar’ Yvona Rouz s’y suspendit de tout son poids. Un coup sonore retentit, fit tressaillir la vieille chapelle; puis les tintements tombèrent, menus et pressés, criblant la paix encore ensommeillée des campagnes; des chapelles avoisinantes de Buguélès, de Saint-Guennolé, d’autres angélus répondirent. Les dormeuses secouèrent leurs jupes, rajustèrent leurs coiffes, mouillèrent leurs doigts d’un peu de salive pour lisser les bandeaux de leurs cheveux. Une seconde rasade d’eau-de-vie fut servie par Nona Féchec. Mon tour venu, comme je refusais en remerciant, l’humble femme en parut toute chagrinée.

—Avez-vous donc quelque rancune contre mon homme, me demanda-t-elle, que vous ne voulez point vider ce dernier verre en l’honneur de ses mânes?

Laouénan ajouta, se penchant vers moi pour n’être pas entendu de la vieille:

—C’est la plus grande injure au mort et à sa famille, quand on ne boit pas: il faut boire.

C’était une libation sacrée. Je l’accomplis de mon mieux, suivant les rites.

La cloche s’était tue; Mar’ Yvona Rouz, agenouillée au pied du catafalque, récita l’oraison du matin. Après avoir appelé sur le travail des vivants la bénédiction de tous les saints du paradis celtique, elle improvisa une sorte de cantilène funèbre à la louange du défunt.

—Celui-ci, Guillaume Féchec, disait-elle, a peiné pendant près de quatre-vingts ans. Sur terre et sur mer, il a toujours fait son devoir. Il a été un homme de grand courage et de bon conseil. Sa veuve le pleure justement. Il laisse une fille honnête et des amis nombreux. Dans tout le pays il était estimé. Le sillage de sa barque s’est effacé sur les eaux, mais son souvenir durera dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu. Maintenant que sa journée est finie, qu’il reçoive son salaire!

Evel-sé vézo grêt! (ainsi soit-il!) prononcèrent les assistants.

Un paysan à figure glabre se montra dans la baie du porche.