—Allons, fit-il, il est temps. La charrette des morts est en bas.

C’était le bedeau du bourg, qui venait procéder à la levée du corps. On redescendit le fruste escalier de pierre, sous un joli ciel d’un bleu délicat, pommelé de blanc et fleuri de grandes houppes mauves pareilles à des gerbes de lilas. Les chaumes des champs, les ajoncs des landes étincelaient de gouttes de rosée. Des alouettes de mer volaient par bandes blondes dans la lumière rajeunie. De vers le Trévou, Tréguignec, Trélévern, des files d’hommes et de femmes dévalaient, en habits des dimanches, par les sentiers caillouteux, dans un bruit clair de socques et de sabots à talons ferrés.

La charrette des morts attendait près de la fontaine;—une mince caisse peinte en noir, flanquée de roues énormes et ornée d’une inscription bretonne qui disait: «Je recueille sur la route le voyageur fatigué et je le conduis à l’éternel repos.» On y hissa la bière. Un adolescent prit le cheval par la bride, fit claquer son fouet, et le convoi se mit en marche sans cesse grossi de nouveaux arrivants. En tête brillait une longue et massive croix de cuivre, garnie de sonnailles qui tintaient sans discontinuer. Le bedeau chantait, le chariot cahotait; le drap mortuaire, taillé dans une voile, se gonflait à la brise, comme sollicité par la nostalgie de ses aventures passées.

J’accompagnai la dépouille de Féchec-coz jusqu’au bois de pins qui couronne la hauteur, un peu en avant du sémaphore. Le petit bidet de montagne qui emportait le vieux marin vers son lit-clos du cimetière cheminait d’un pas allègre, humant l’air vif, ouvrant tout larges ses naseaux à la bonne senteur matinale. Et le cortège suivait, vaille que vaille, par groupes épars qui s’efforçaient de se rejoindre. Cela faisait au loin, sur la route grimpante, comme une série d’essaims échelonnés. On distinguait la grande Annie au milieu des autres femmes, tel qu’un cyprès solitaire parmi des touffes de genévrier. Le défilé dura près d’une demi-heure, puis la caravane funèbre disparut derrière un repli du terrain...

Je m’en retournai vers le Port-Blanc, dans le vaste rayonnement des choses. Les toits d’ardoises des maisonnettes de pêcheurs, disséminées sur le coteau, s’allumaient aux premiers feux du soleil. Dans les aires des fermes, les batteuses ronflaient avec une ampleur d’orgues, et la poussière du blé flottait au-dessus des meules ainsi qu’une fumée d’or. Mais rien n’égalait la splendeur de la mer étale. Elle se déroulait à perte de vue, d’un mouvement paisible, harmonieux et vraiment divin. Ses courants glissaient autour des îles, nuancés de teintes fines, pareils à de vivants colliers de nacre. Elle semblait se délecter elle-même dans la contemplation de sa beauté. Un mot de Féchec-coz me revint en mémoire:

—Moi, voyez-vous, j’aime la mer comme une femme qu’on désire et qu’on sait bien qu’on ne possédera jamais...

LA NUIT DES FEUX

A M. Félix Jeantet.