Je vais là dedans à l’aveuglette. Il me semble, non pas que je marche, mais que je nage. Et, n’était le vicaire, je crois bien que je ne nagerais pas longtemps sans sombrer.

Heureusement, il est là pour me crier casse-cou, au besoin pour me tendre la main qu’il a solide.

—Attention! nous dévalons dans le ravin.

Je m’en doute un peu. Le chemin se creuse et se rétrécit. De chaque côté, des parois de schiste de plus en plus hautes forment couloir; je m’y cramponne, dans les endroits périlleux de la pente, pour ne pas tomber. Le vicaire, qui a fait des humanités au collège de Lesneven, me lance une citation de Virgile dont il retourne le sens:

Haud facilis descensus Averni.

Et il rit. C’est l’effet du grand air. Ce sport nocturne l’a mis en gaieté.

Une éclaircie. Les noires murailles de pierre s’écartent, s’abaissent, s’évanouissent. A l’ornière inégale, hérissée de véritables stalagmites, succède un tapis moelleux, d’une fraîcheur humide, odorante, toute parfumée d’une senteur de foin coupé. Nous traversons les prés, ceux de Rozivinou justement, où saint Pierre but du cidre et fit voir aux gars de Motreff une manière nouvelle de faucher. Sur l’autre versant, la pente est moins raide et le sentier zigzague à fleur de sol dans de vastes genêtaies; puis ce sont des champs de seigle, de luzerne, de colza; des métairies bombent leurs toits de chaume sous des bouquets d’arbres bizarrement tordus: elles sont vides, silencieuses, toutes lumières éteintes; les gens sont montés au tantad. Parfois un molosse bondit hors de sa niche en aboyant, mais il n’a pas plus tôt flairé la soutane de mon compagnon et reconnu sa voix, qu’il regagne sa litière, la queue basse. Le prêtre, partout ici, est de la maison.

Parfois aussi, dans les pâtis qui avoisinent la ferme, une figure apocalyptique se dresse, démesurée, monstrueuse, traînant un bruit de ferraille. Et c’est quelque cheval entravé qu’on a laissé paître à l’air libre, selon la coutume du pays en cette saison.

A mesure que nous nous élevons dans la montagne, nos oreilles perçoivent là-haut un murmure de plus en plus distinct. Il y a foule sur le sommet. On dirait le bourdonnement d’une ruche immense; des appels se croisent; des nourrissons, arrachés à leur premier sommeil, pleurent aux bras de leurs mères; un troupeau de vaches, épars dans une lande, à peu de distance du lieu du tantad, pousse des meuglements affolés. Les foires du moyen âge, où les transactions se prolongeaient jusqu’au cœur de la nuit, ne devaient pas offrir un spectacle plus barbare ni des contrastes plus saisissants... Les rangs s’ouvrent devant nous; on salue respectueusement le vicaire, on l’apostrophe à la façon bretonne.

—Ah! vous êtes venu aussi, monsieur le «curé»!