Le brouillard s’est allégé, le paysage se dessine.

A la crête du mamelon, sur un piédestal de roches brutes, apparaît le tronçon mutilé d’une croix. La partie supérieure manque. Il ne reste d’intact que le fût de granit et les branches. Cela ressemble à quelque gigantesque idole décapitée. C’est ce calvaire qui a fait donner à la cime son nom de Croaz-Houarn. Un seigneur, dit-on, l’érigea, en expiation d’on ne sait plus quel forfait. Mais il est plus probable qu’il fut élevé, comme tant d’autres, pour désaffecter, en quelque sorte, et sanctifier un haut lieu, voué de temps immémorial à d’antiques superstitions païennes dont la cérémonie qui se prépare n’est elle-même qu’un lointain ressouvenir.

Le bûcher occupe une esplanade gazonnée, un peu en avant de la croix. On n’a pas encore fini de le construire, d’autant plus qu’à tout moment survient quelque nouvel arrivant, homme ou femme, garçon ou fillette, ployant sous un fardeau de bois mort. Debout au faîte de l’énorme meule, Pierre Tanguy détache sur le ciel sa belle carrure de montagnard, à la fois élégant et robuste. Il est tout à sa besogne, j’allais dire à son ministère.

—Voyez-vous, me confie un paysan, il n’y en a pas deux comme lui pour vous camper un tantad. C’est de famille, chez ces Tanguy.

Nous nous asseyons sur une roche, à regarder faire ce représentant d’une tradition sacrée. Et c’est vrai qu’il y met une sorte d’art, disposant les fagots avec une adresse tranquille, sans hâte, d’un geste sûr. Deux aides, postés sur une échelle, lui passent les gerbes d’ajoncs, les brassées de genêts, de bruyère flétrie, de fougères. Par instants, il se penche pour crier:

—Allons, ceux d’en bas! il y a encore de la place!

Ou bien il fouille du regard les profondeurs brumeuses, et, si la silhouette de quelque retardataire surgit sur les rebords du plateau, il jette le cri de ralliement, le iou! sauvage dont l’accent fait frissonner, quelque part qu’on l’entende, mais à qui le mystère de cette solitude, l’étrangeté de ces groupes assemblés pour des rites aussi vieux que le monde, prêtent je ne sais quoi de plus farouche et de plus terrifiant.

Une jeune mère s’est accroupie dans l’herbe, près de nous, pour allaiter son enfant. Elle lui chante à mi-voix, sur un ton de mélopée, une berceuse qu’elle improvise avec cet instinct du rythme, familier à tous les Bretons, mais plus encore aux Bretonnes. Le sens, sauf quelques mots qui m’ont échappé, est celui-ci:

«Il est venu, l’enfantelet, le petit Jozon, il est venu avec sa mère sur le ménez de Croaz-Houarn, et ses petits yeux verront le grand feu, le grand feu qui monte dans le ciel. Et, parce qu’il aura vu le grand feu, il grandira et il deviendra fort. Et la grâce de saint Pierre sera sur lui, et jamais ne luira sur sa tête, jamais ne luira l’étoile du mauvais sort...»

S’étant aperçue que je l’écoute, elle cesse de chanter et se met à rire.