Et le vicaire me chuchote à l’oreille:
—Saluez le Nestor du pays. On ne sait au juste quand il est né, mais assurément pas dans ce siècle. Un drôle de corps! Je l’extrémise en moyenne quatre fois par an. Il appelle les gens de la maison pour le regarder mourir, reçoit le viatique, s’endort... et le lendemain se réveille en demandant sa soupe!... C’est ça une mémoire qui doit en contenir, des trésors! Malheureusement, il est sourd comme un pot et, d’ailleurs, tombé en enfance. Il est si vieux qu’il n’a plus de nom; on dit en parlant de lui, le Tadiou, l’Ancêtre...
Les autres quartiers de Motreff l’envient, paraît-il, à Croaz-Houarn. Ils n’ont pas, pour mettre le feu à leurs bûchers, de personnage aussi vénérable et dont l’âge se perde aussi loin dans la profondeur des temps. Et puis, le Tadiou possède des secrets; il a vécu dans le commerce des grands sorciers d’autrefois, et il a retenu de leur bouche des recettes magiques qu’il a fait serment de ne jamais révéler, mais qu’il utilise à l’occasion pour le bien de ses proches. Que si ses facultés ordinaires se sont éteintes, ses facultés surnaturelles persistent. Il ne sait plus le sens des formules qu’il marmonne, mais les paroles qu’il prononce machinalement n’en agissent pas moins par leur vertu propre. Sa présence aux feux de Croaz-Houarn n’est pas pour rien dans la réputation dont ils jouissent. Il écarte d’un geste les nuages prêts à crever, il modère la violence du vent, il incite la flamme à brûler, à resplendir, à s’élever vers le ciel, pacifique et bienfaisante. C’est là du moins ce qui se raconte, et il faut voir avec quelle déférence Pierre Tanguy et son acolyte escortent les pas chancelants de ce débris d’humanité quasi séculaire.
Maintenant ils lui placent dans la main une chandelle allumée, une de ces longues et minces chandelles de résine qui sont encore le seul mode d’éclairage usité dans les chaumières bretonnes, aux veillées d’hiver. A sa lueur, la figure du vieux nous apparaît grimaçante, sinistre, la bouche fendue par un large rictus, les pommettes saillantes, les joues vidées, de rares mèches de cheveux, non pas blancs, mais décolorés, s’échappant d’une calotte graisseuse et se mêlant, sur le dos, aux poils d’une veste barbare, en peau de chèvre, qu’on prendrait pour le sayon préhistorique de quelque chasseur d’aurochs.
Il esquisse un signe de croix, bredouille deux ou trois mots indistincts, l’«oraison du feu», à ce que prétendent les commères,—et plonge enfin le brandon dans une ouverture que l’architecte paysan a eu soin de ménager à la base du tantad. Là est la gerbe bénite, celle qui doit flamber la première dans tout bûcher construit selon les règles.
Je regarde l’assistance. Les corps sont penchés, les cous tendus en avant.
La flamme hésite un instant; puis, l’ajonc pétille avec un bruit sec, et des langues de feu jaillissent, comme de la gueule embrasée d’un four: elles escaladent les flancs du tantad, vont lécher là-haut les digitales et les iris dont les tiges frémissent et se tordent.
En même temps une clameur retentit, une clameur frénétique, hurlée en chœur par quelque deux cents voix d’hommes, de femmes, d’adolescents:
—An tân! An tân[9]!
Les mères secouent les nourrissons endormis dans leurs maillots, les érigent en l’air, devant la flamme sainte, au bout de leurs bras levés: