Le bûcher est terminé; il ne reste plus qu’à suspendre à l’extrémité de la perche qui en forme l’axe la guirlande de fleurs qui le doit couronner; et c’est à une fille de vingt ans, la plus fraîche «héritière» du clan de Croaz-Houarn, qu’il appartient de mettre au tantad cette parure suprême.
—Gaïd!... Gaïd An Tinévez!... brame la foule, comme en délire.
La vierge,—car il faut qu’elle n’ait pas connu d’homme,—s’avance, un peu confuse, la tête baissée, et monte à l’échelle au milieu des acclamations de tout le peuple. Pierre Tanguy l’aide à se hisser jusqu’au sommet; son bras, passé derrière sa taille, lui fait un sûr rempart, et elle peut vaquer sans crainte à la décoration du bûcher. Elle attache d’abord à la pointe du mât une quenouille vêtue de laine blanche; puis, à l’entour, elle dispose les fleurs, des digitales arborescentes comme il n’en pousse que dans ces cantons, des iris des prairies, des silènes, des orchidées sauvages, des chapelets de feuilles de houx...
Le gars et la fille sont descendus.
Tanguy constate avec satisfaction que les apprêts ont marché vite. Nulle flamme encore ne brille sur les ménez circonvoisins. Cette année, comme les précédentes, le feu de Croaz-Houarn va donner le signal de l’embrasement sacré.
—Paix maintenant, et rangez-vous!
C’est toujours le beau paysan qui commande en maître. Armé de sa fourche, il fait reculer la foule à une distance respectueuse du tantad, et, docilement, on lui obéit.
L’instant solennel est arrivé. Le silence, le recueillement est complet. L’assistance, massée en cercle, garde une immobilité, pour ainsi dire, religieuse, dans l’attente du premier jet de clarté, de la soudaine montée de flamme dans la nuit. On ne peut lire sur les visages, mais les attitudes sont caractéristiques; dans toutes ces âmes continuent de vivre intensément les deux grands sentiments qui se sont partagé l’humanité primitive: la peur de l’ombre et l’adoration de la lumière.
Appuyé des deux mains sur un bâton, soutenu à gauche et à droite par Tanguy et par un autre montagnard, un vieillard tout cassé se traîne cahin-caha vers le tantad. A côté de nous, une femme murmure:
—Tant mieux, puisque le Tadiou a pu venir.