—Qui parle le premier? interroge Tanguy en promenant sur les groupes son regard perçant.
La voix flûtée d’une vieille dit:
—Saint Pierre me soit en aide! J’offre six réaux[11].
Tanguy se tourne vers les deux paysans perchés sur le socle du calvaire:
—Six réaux! crie-t-il.
Et les deux paysans, unissant leurs voix, brament de toute la force de leurs poumons, sur le mode à la fois véhément et plaintif d’une espèce d’incantation sauvage:
«Six réaux en aumône à saint Pierre!»
Eur vé... é... ch! Diou vé... é... ch[12]!
Le son tremble, meurt, renaît, se prolonge. C’est poignant et sinistre. On dirait l’ululement d’une bête aux abois, ou encore, à cause de cette croix à figure de potence, l’appel de détresse d’un couple de suppliciés.
Plus les enchères montent, et plus la clameur grandit, s’exaspère, jusqu’à devenir je ne sais quelle vocifération surhumaine flottant sur les abîmes de la nuit. J’en ai le cœur serré, chaque fois qu’elle s’échappe de la bouche de ces deux hommes, immobiles là-haut sur cet entassement de roches, et qu’on prendrait pour des statues de pierre sculptées au pied de la croix. Aussi n’est-ce pas sans quelque soulagement que je vois s’abaisser enfin la fourche de Pierre Tanguy, donnant à entendre que les enchères sont closes.
L’heureux adjudicataire est un métayer, du lieu de Kéralzy. Coût: trois écus de trois francs, qu’il versera dimanche matin, après la messe basse, au «trésor» de saint Pierre, dans l’église de Motreff.