—C’est pour rien, grogne un vieux pâtre. De mon temps, la cendre du tantad valait le prix d’une bonne vache.

A quoi un autre «ancien» réplique:

—Une année, mon père, resté acquéreur, dut, pour se procurer la somme, vendre un champ.

Toute la cime vibre sous un lourd piétinement de sabots. On se presse, on se bouscule, pour emporter au plus vite la poignée de cendre à laquelle on a droit. Des fillettes aux airs sages s’en vont, tenant en main, comme des cierges, des brandons fumants; et j’aperçois plus d’un montagnard qui enferme précieusement un bout de charbon dans sa boîte à briquet: il n’est pas, dit-on, de talisman plus sûr et plus universel. Je rejoins le vicaire, des mots d’excuse aux lèvres.

—Laissez donc, interrompt-il; pendant que vous rôdiez parmi mes paroissiens, moi, à la clarté de leur tantad, j’ai lu très commodément mes Heures du soir.

Nous nous disposons à reprendre le chemin par lequel nous sommes arrivés. Je jette un dernier regard sur le paysage qui, dans un instant, sera retourné à sa solitude et où va succéder au peuple tumultueux des vivants le discret, le furtif essaim des mânes. Son âpre échine s’est comme adoucie au toucher féerique de la lune. Car l’astre s’est levé, il a dépassé le rempart des collines, il nage mollement au-dessus de l’horizon dans un champ de nuées dont les sillons moutonneux ondoient comme les vagues d’une mer. Et, sous la caresse de cette lumière pure et triste, les formes rigides de ces sommets de pierre revêtent des aspects plus souples, plus fluides, plus harmonieux. Des gazes bleuâtres enveloppent les landes. Les feux lointains baissent et pâlissent. Par les lacis des sentiers, dans les ajoncs, les genêts, les orges, des files d’ombres dévalent vers les chaumières endormies. Les coiffes des femmes brillent sous la lune comme des diadèmes d’argent. Derrière nous, le tronçon de la croix se profile seul sur la crête désertée. Il émane de toutes choses une impression de mansuétude, de paix funéraire, de calme infini.

Nous marchons en silence. Soudain, au moment de franchir un échalier, une fillette encapuchonnée saute à nos pieds d’entre les brousses du talus.

—Quoi donc? qu’est-ce? demande le vicaire, un peu interloqué.

—C’est moi, Tina Stéphan, monsieur le curé, la petite du Kerdreuz. J’ai pensé que vous feriez route par ici; alors je vous ai attendu. C’est pour vous prier de passer par chez nous, si cela vous était égal.

Voilà. Depuis la nouvelle lune, sa grand’mère n’est pas bien, pas bien du tout, et, ce soir, en revenant de l’école, elle l’a trouvée encore pis. L’enflure avait gagné les membres supérieurs, le cou, la tête. La fièvre la brûlait.