—Es-tu calé? lui demandai-je.
Et comme il continuait à trembler de tous ses membres, je me renversai à moitié sur lui pour le réchauffer.
—J’ai le corps perclus, me dit-il... Ça va plus mal... Un de ces prochains soirs, mon cher sacriste, tu réciteras sur moi le Requiescat in f...ichu.
—Et qui l’aura voulu, si ce n’est toi?..
—Moi ou mon destin... Bonsoir. Ta chaleur me pénètre, je vais pouvoir dormir... Il n’y a que cela qui vaille.
Il ne bougea plus. Le sommeil l’avait pris,—ce sommeil si particulier de là-bas, qui vous terrasse d’un coup, brusquement, comme un bœuf assommé. Dans les lits voisins, vingt autres pêcheurs, tribordais et bâbordais pêle-mêle, ronflaient par couples, poitrine contre poitrine ou dos à dos. La buée de leur haleine épaississait encore les ténèbres... Des idées tristes me vinrent, à cause de Guillaume; je me dis en moi-même:
«Tu auras beau faire, tu ne reprendras plus ta nuit; si tu montais te promener sur le pont? Ton frère serait plus à l’aise et tu respirerais plus librement.»
L’instant d’après, j’étais dehors, empaqueté comme un ours.
Un spectacle m’attendait, tel que je n’en avais jamais soupçonné, moi, un vieux routier d’Islande cependant, blasé sur toutes les fantasmagories de cette nature... Tout le fond du ciel, vers le nord, était en mouvement, quoique la bise fût tombée et que, dans les parages où se trouvait la Miséricorde, il fît calme plat. Les brumes ondulaient, comme agitées par des souffles immatériels. Soudain elles s’écartèrent et, dans l’entre-deux, doucement, lentement, une svelte lumière blanche commença de surgir, longue et pâle, semblable à l’épanouissement d’une fleur céleste dans la solitude endormie des eaux. Puis, sitôt qu’elle parut avoir atteint le terme de sa croissance, du pied de sa tige jaillirent obliquement, dans toutes les directions, des centaines et des centaines de fleurs pareilles. Je m’étais avancé jusqu’à la pointe du navire. Là, assis sur le gros bout du beaupré, j’admirais, en extase. Les brumes continuaient de glisser de part et d’autre, comme des rideaux sur des tringles, laissant voir, ainsi qu’en un sanctuaire d’église, l’extraordinaire bouquet de flamme étalé dans toute sa splendeur. Jamais encore mes yeux n’avaient plongé si avant au sein du ciel arctique. C’était comme si, par delà le firmament réel, se fût dévoilé le grand tabernacle de Dieu, tabernaculum Dei, ainsi que nous déclinions au petit séminaire, dans la classe du Père Brouster. Je me crus transporté au seuil même du paradis, au pied des Trônes et des Dominations. Il me fut donné, en cette heure inoubliable, à moi, pauvre sacristain de rencontre à bord d’un «islandais», il me fut donné de voir une merveille que le Pape en personne n’a sans doute jamais contemplée... Les fleurs de lumière brillaient d’un éclat de plus en plus intense. Mais c’est ici le plus surprenant: celle qui avait poussé tout d’abord, se détachant tout à coup du milieu des autres, s’enleva dans le ciel, y flotta quelques instants, suspendue, puis s’évanouit, par je ne sais quelle ouverture mystérieuse, vers le pôle. Et les autres immédiatement s’inclinèrent comme fanées, s’éteignirent. Et, à la place de la gerbe miraculeuse, il ne resta plus, dans l’entre-bâillement des brumes, qu’une clarté diffuse, lointaine, une clarté pâle, couleur de lait.
Instinctivement j’avais joint les mains; et mes lèvres, d’elles-mêmes, s’étaient mises à prier.