Vous est-il arrivé de pénétrer dans une église bretonne, la nuit du samedi saint, veille de Pâques? A l’extrémité d’un des bas-côtés, des femmes dévotieuses ont dressé ce qu’on nomme le «Tombeau». Ce Tombeau, on ne le voit point. Des draperies funèbres le masquent. Mais Christ est là. Les fidèles, prosternés, adorent sa présence derrière ces voiles et ils contemplent en esprit son cadavre divin que les trois Marie embaumèrent. Toute la nuit, ils le pleurent en silence ou l’invoquent en des prières pareilles à des lamentations. L’aube cependant teinte les vitraux. Alors il se fait une grande attente. C’est l’heure où la Madeleine se rendit au sépulcre, le matin étant obscur encore, s’aperçut que la pierre en était ôtée et constata qu’il était vide. Les draperies s’écartent: un prêtre apparaît, en surplis, tel que l’homme blanc de l’Évangile; il prononce les paroles sacramentelles, l’église tressaille, et de toutes les bouches s’échappe l’hymne d’allégresse:
—Christ est ressuscité!...
Peut-être ne saisissez-vous point le rapport... Mais, ou je me trompe fort, ou j’ai assisté, ce matin-là, dans le décor du ciel d’Islande, à je ne sais quelle figuration grandiose du mystère de la Résurrection... Un moment, je crus entendre au loin des chœurs invisibles.
Il y avait dans l’espace un calme immense, un recueillement infini. Les ombres, reculées vers l’ouest, se tassaient peu à peu, ne formaient plus à l’horizon qu’une barre lourde, d’un gris violacé. Dans la partie opposée du firmament, s’entr’ouvrait un œil étrange, une prunelle fixe et comme engourdie encore par un magnétique sommeil. C’était l’astre polaire, ni soleil, ni lune, dardant sur les fiords son premier rayon.
Je lui trouvai un air de solennité que je ne lui connaissais pas et qui m’impressionna. Un cercle bleuâtre l’entourait, lui faisait une couronne, une auréole. Il n’avait certainement pas sa figure de tous les jours. Il est vrai que je ne l’avais jamais tant regardé en face. Le pêcheur de morues vit courbé sur la mer, comme le paysan sur le sillon. Il n’est attentif qu’à sa ligne et au poisson qui passe, le ventre à demi retourné, dans la transparence des eaux profondes... Même aujourd’hui, quand j’essaie de me représenter le soleil hyperboréen, je ne puis m’empêcher de le voir tel qu’il était à cette date du 15 avril.
Je le saluai presque religieusement et je lui dis à part moi:
«On prétend que tu es le même qui baigne d’effluves si tièdes le printemps de Bretagne. Nos chanteurs te nomment le «soleil béni». Tu couves les semences et tu fais éclater les bourgeons. Tu échauffes la pierre des seuils, afin que les aïeules vénérables aient plaisir à s’y asseoir, pour deviser entre elles de leurs fils absents. C’est un dicton, chez nous, qu’il n’y a point de Pâques heureuses sans toi. Luis sur les nôtres, en ces parages d’exil, et sois-nous clément!...»
—Déjà sur pied, Jean-René! fit à ce moment, derrière moi, le capitaine Guyader dont la tête, velue comme un mufle de fauve, venait d’apparaître hors du roufle.
Il dégagea ses vastes épaules et me rejoignit sur le pont.
—C’est étonnant, observa-t-il: il fait presque doux. La bise a molli. Les vents sont en train d’obliquer vers le sud. Ne trouves-tu pas qu’on respire comme un air de France?