—Oh bien! dit Bleiz-Ar-Yeun à sa femme, on ne m’attrapera donc pas aujourd’hui du côté des tourbières. Des vols de canards ont été signalés vers Bodmeur; si le diable ni les gendarmes de Brazpars ne s’en mêlent, je rapporterai, ce soir, ma charge de becs jaunes.
Il se leva, chaussa ses souliers de braconnage, décrocha son fusil, appendu au manteau de la cheminée, et sortit.
Liettik passa la plus grande partie de la journée assise à croupetons sur la marche du seuil. Le vaste paysage neigeux l’enchantait; jamais encore, si loin qu’elle remontât dans ses souvenirs, elle n’avait vu au Yeun cet aspect imposant, cette majesté rigide, ce silence religieux. Un ciel d’azur mat, sans un nuage. L’air était d’une transparence de cristal. Le regard plongeait, comme à travers une eau limpide, à des distances infinies. Par delà le cercle des montagnes accoutumées, Liettik en vit surgir d’autres dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Des clochers, inaperçus d’elle jusqu’alors, pointèrent aux limites extrêmes de l’horizon. Elle eut la révélation d’un univers plus grand. Sa faible imagination en fut comme débordée, et elle ne bougea guère de la porte jusqu’au soir, les mains pelotonnées dans son tablier, à cause du froid, l’esprit perdu dans un engourdissement de rêve qui tenait du vertige.
Aux premières ombres du crépuscule, une haute silhouette noire se dessina sur le fond gris-blanc des solitudes assombries.
C’était le père qui rentrait.
Il n’avait rien tué. Les canards avaient dû fuir vers le sud. Puis, des tourbiers, des camarades, rencontrés à Bodmeur, l’avaient retenu à boire avec eux...
—Ah! à propos, fit-il, la langue un peu pâteuse, comme je traversais les terres de Kergombou, j’ai trouvé l’aîné de nos gars qui s’en venait vers ici. Ses maîtres l’envoyaient nous prier à réveillonner en leur compagnie. Il y aura des andouilles et de la hure.
—C’est pourtant vrai, geignit la femme de sa voix dolente de malade, c’est nuit de Noël, cette nuit.
—Te sens-tu la force de faire la route? Le temps est assez doux, tu sais... Tous ceux de Kergombou nous attendront à l’office de Nocturnes.
—Ma foi, il y a des années que je n’ai mangé d’andouille: cela fera peut-être du bien à mon mal.