—Sois bien raisonnable, et je te rapporterai dans mon mouchoir ta part du réveillon.

Ils allaient sortir.

Liettik, affolée, s’accrocha aux jupes de sa mère.

Mamm!... Mamm!...

D’un geste brutal, Bleiz-Ar-Yeun la repoussa dans l’entrée, et, entraînant sa femme, il tira violemment la porte derrière lui. Liettik s’abattit à plat ventre sur le sol de terre humide, à l’endroit où les rouliers avaient coutume de stationner et, selon l’usage, d’égoutter leur verre, après avoir bu; elle s’abattit là, dans la boue, ainsi qu’une pauvre loque humaine, les bras noués autour de la tête, pour ne plus rien entendre, ne rien voir. Mais, quoi qu’elle fît, elle l’entendait quand même, le sinistre râle du tadiou-coz. Dans le silence de la nuit, ouatée de neige, et dans le vide de la maison, il devenait plus strident, plus lugubre. On eût dit le bruit ininterrompu d’un soufflet de forge, avec des fuites par où l’air s’échappait en sifflant. Et elle ne pouvait non plus s’empêcher de le voir, lui, le «vieux», redoutable et mystérieuse figure d’ombre, sculptée en quelque sorte à l’intérieur de la cheminée, avec l’âtre pour socle, semblable à la statue d’un antique dieu du foyer; une chandelle de résine fixée en face de lui à une tringle de fer l’éclairait d’un reflet trouble, vacillant, fantastique.

Hantée par l’image obsédante du vieillard, Liettik n’osait faire un mouvement, de peur d’attirer son attention. Elle essaya cependant de gagner en rampant le trou qui lui servait de lit. Brusquement elle s’arrêta... L’escabeau de chêne sur lequel était accroupi le tadiou-coz venait de gémir. Elle dressa la tête; son cœur battait à se rompre dans l’attente de quelque chose d’horrible. Et elle vit, en effet, un spectacle qui la glaça jusqu’aux moelles. Les bras arc-boutés en arrière au dossier de son siège, le «vieux», qu’elle avait toujours vu immobile comme un bloc de granit, s’efforçait de se mettre sur ses jambes dont les jointures craquaient.

—C’est fini de moi, pensa Liettik... Il va venir... Il va m’étrangler et, sans doute, me traîner au Youdik, comme il faisait autrefois pour les «chiens noirs...»

Elle crut sentir dans sa chair ses ongles acérés et durs comme des griffes, et, s’affaissant au pied de l’escalier, non sans avoir esquissé un dernier signe de croix, elle s’évanouit.

III

Combien de temps resta-t-elle ainsi, le corps raidi, comme un oiseau surpris par les neiges, elle ne l’eût su dire. Quand une faible lueur de sentiment lui revint, il lui sembla qu’elle avait changé d’âme. Le passé s’était évaporé, enfui. Elle n’avait plus ni froid ni peur. Elle n’était plus la triste Liettik de tantôt, mais une petite chose légère, très vague, presque inconsistante, un de ces flocons duvetés qu’elle s’amusait, aux étés de jadis, à cueillir dans le Yeun et à souffler vers le ciel où ils flottaient doucement. Dormait-elle? Rêvait-elle tout éveillée? C’était, en tout cas, un état délicieux. Jamais elle n’avait goûté un bonheur aussi absolu. Des pensées naissaient en elle, qu’elle ne s’était jamais connues, glissaient à travers son esprit d’innocente, fugitives et indistinctes, comme de pâles nuées dans le firmament d’un soir d’août...