Soudain, elle entendit à ses côtés une voix qui lui disait:
—Liettik, petite chère Liettik, rouvre tes paupières. Je ne suis pas celui que tu te figures... Rouvre tes paupières, au nom de Jésus de Bethléem, et tu me verras en réalité tel que je suis.
La voix était faible, et chevrotante, et cassée. Mais l’accent en était si tendre qu’il pénétrait le cœur.
Liettik regarda à travers ses cils et vit agenouillé près d’elle, le visage penché sur le sien, un vieillard maigre, à la peau jaune et racornie, en tout semblable au tadiou-coz, si ce n’est qu’il avait sur les lèvres un de ces longs et mélancoliques sourires qui sont comme une lumière d’étoiles dans la nuit.
Rien que pour ce sourire, l’enfant eût volontiers embrassé ce vieil homme si laid... Il lui avait soulevé la tête et lissait de la main ses cheveux échappés de sa coiffe défaite, que la boue avait souillés. C’était la première fois qu’il lui arrivait de sentir sur son corps souffreteux la douceur des caresses humaines, et elle s’y abandonnait, extasiée, sans même s’apercevoir que la main qui effleurait si délicatement ses tempes avait des doigts couleur de suie terminés par des ongles sordides.
Et le «vieux» l’interrogeait, la berçant toujours:
—Tu ne me crains plus, n’est-ce pas?
—L’ai-je donc craint? Pourquoi le craindrais-je?.... se demandait Liettik.
—Il est triste de vivre longtemps, vois-tu. On devient à charge à soi et aux autres. On passe la seconde moitié de son existence à regretter la première. On s’étonne du bonheur des autres parce qu’on en a fini soi-même avec les jours heureux. Il n’y a pas d’école où aller apprendre à vieillir. On ne se console point de n’avoir plus sa forme ancienne et de trouver moins beau le soleil béni. Voici des années que je réfléchis à ces choses, enfermé en moi comme en un tombeau. Le soir de l’homme est chargé de nuages qui vont sans cesse s’épaississant,—et moi, j’ai duré par delà le soir, jusques au cœur sombre de la nuit. En sorte que j’ai pris l’apparence d’un fantôme, d’une forme de ténèbres, et que je fais peur aux enfants de mes enfants... Mais non, tu n’as plus peur. Dieu! que j’aimerais à te voir sourire, Liettik!
Liettik fit mieux que de sourire à l’ancêtre: elle baisa sa barbe dure et la trouva plus fine que soie.