Qu’est-ce donc qui avait changé à ce point l’âme de Liettik, l’âme du «vieux», l’âme des choses mêmes? Car il n’était pas jusqu’au misérable intérieur de Corn-Cam qui n’eût revêtu un aspect tout nouveau. C’étaient, il est vrai, les mêmes murs pelés, les mêmes meubles frustes, la même chandelle de résine dans l’âtre, mais tout cela en plus grand, en plus vaste, avec un air de solennité qui imposait. Dans la lucarne du toit en soupente une étoile merveilleuse scintillait, et sa flamme lointaine, descendant sur le front dénudé du tadiou-coz, l’environnait comme d’un nimbe.
—Écoute, Liettik!... murmura-t-il le doigt levé.
Des musiques profondes, de lourdes vibrations de cloches s’appelaient et se répondaient dans les sonorités de l’espace.
Le «vieux» reprit d’un ton grave:
—La messe de minuit, mon enfant... C’est notre heure. Lève-toi et viens.
Aller où? Liettik ne songea même pas à s’en informer. Ils se mirent en route, la main dans la main... Oh! qu’il était admirable sous la lune, l’immense, le triste Yeun! Des sentiers de lumière le traversaient dans toute son étendue, et, par ces sentiers, des files innombrables de gens se hâtaient, chantant des psaumes. En tête s’avançait une femme, drapée d’un manteau bleu, et portant dans ses bras un enfantelet, emmailloté de langes d’or, tel qu’un fils de roi. La fraîcheur nocturne était attiédie et comme embaumée par l’haleine suave des cantiques.
On se joignit au mystérieux cortège.
La neige se faisait douce sous les pas. Jamais Liettik n’avait trottiné d’un pied plus alerte. Le Yeun franchi, la procession s’engagea dans la montée de Saint-Riwal. La place du bourg, là-haut, était déserte, mais aux vitres de toutes les maisons il y avait «de la chandelle», et de longs panaches de fumée ondulaient dans l’air calme au-dessus des toits. L’église étincelait. Quand on fut entré au cimetière, le vieux dit à Liettik:
—Reposons-nous ici, un instant.