Au chant succéda la prière en commun, puis l’assemblée se dispersa dans le cimetière pour se prosterner chacun sur la tombe des siens. Humbles et misérables, ces tombes,—une dalle d’ardoise à peine équarrie, mais, toutes, munies de leur bénitier en pierre où, le dimanche, à l’issue de la messe, parents et amis viennent religieusement tremper le doigt.
—Allons au charnier, me souffla Ronan.
Une grande partie de la foule nous y avait déjà devancés. Par la porte, ouverte pour la circonstance, et à travers les barreaux de la fenêtre sans vitres, la vue plongeait dans un pêle-mêle macabre de crânes, d’ossements blanchis et phosphorescents. Deux de ces crânes, posés sur l’appui de la fenêtre, semblaient vous regarder fixement de leurs yeux vides. Nous nous agenouillâmes dans l’herbe comme tout le monde... Une vieille, presque aussi livide sous sa mante à cagoule que les débris humains qui jonchaient l’ossuaire, récitait tout haut, d’une voix cassée, une des hymnes les plus saisissantes de la liturgie bretonne, l’hymne du Charnier:
...Voyons, chrétiens, voyons les reliques de nos frères, de nos sœurs et de nos pères, et de nos mères, et de nos voisins, et de nos meilleurs amis! Voyons le pitoyable état où ils sont tous réduits!
Voyez, ils sont en morceaux, ils sont en miettes; il en est dont il ne reste qu’une poussière... Voilà ce que la mort et la terre en ont fait!... Ils se ressemblent tous et ne se ressemblent plus à eux-mêmes...
C’est la ballade de Villon, moins ironique et d’un accent tout religieux... Après chaque strophe, la vieille faisait une pause, et l’assistance, dans un bourdonnement confus, répondait: «Dieu pardonne aux Anaon!» La plupart des femmes égrenaient d’une main leur chapelet et, de l’autre, tenaient à la hauteur du visage un mince lumignon de cire, en sorte que sur ce coin du cimetière flottait, dans le brouillard, une clarté triste comme un halo de lune...
Ronan me dit à l’oreille:
—Vous savez, Nann, Nann Coadélez, celle qui loge chez nous cette nuit et qui connaît tant d’histoires? C’est celle-là même qui débite l’oraison...
III
Je la retrouvai à l’auberge, assise à l’angle du foyer, dans un des fauteuils de chêne à haut dossier, sculptés d’hiéroglyphes barbares. La flamme éclairait en plein son profil austère de sibylle. Elle avait dévêtu sa mante de deuil, mais elle gardait la tête encapuchonnée dans une coiffe de laine noire dont les pans, à chaque souffle qui venait de la porte entr’ouverte, palpitaient sur ses épaules comme les ailes sinistres d’un corbeau qui va s’envoler. Avec son nez crochu, ses yeux ardents, sa bouche sèche et rentrée, le pli amer de ses lèvres, elle avait une expression quasi dantesque, et je ne fus point trop surpris d’entendre l’hôtesse lui demander d’un ton très simple, sans aucune ironie: