—N’est-ce pas, Nanna vénérable, que vous avez été une fois en purgatoire, et que même, depuis lors, l’odeur de roussi ne vous a jamais quittée?

—Priez Dieu, vous, répondit-elle avec un accent hautain, qu’il vous soit donné un jour d’y être admise malgré vos péchés.

Et, tirant de la devantière de son tablier une minuscule pipe en terre, elle se mit à la bourrer d’un geste lent, puis à la fumer par petites bouffées courtes et régulières.

...L’auberge s’emplissait de monde, des hommes pour la plupart, faces rudes rasées de frais, avec des yeux candides, des yeux d’enfants. Ils s’alignaient à mesure devant le comptoir ou stationnaient par groupes çà et là, dans la vaste pièce, les bras croisés, n’échangeant entre eux que de rares paroles. Ronan leur disait:

—Vous êtes servis.

Ils étendaient la main, prenaient le verre qui leur était désigné, le vidaient d’un trait, puis, le retournant, en laissaient tomber les dernières gouttes sur le sol, graves comme des prêtres antiques procédant à des libations.

Les femmes, en nombre restreint, se tenaient à l’écart, assises autour de la table ou sur un menu banc qui garnissait, d’un côté, le bas des meubles. Elles causaient, mais à mi-voix, en buvant à gorgées rapides du café noir, tonifié, m’expliquait Grida, d’une pointe d’eau-de-vie. D’aucunes étaient exquisement jolies, avec des figures fines de madones, la peau d’une blancheur mate, les prunelles profondes ombragées par de grands cils. Et plus encore que les jeunes, peut-être, les vieilles semblaient charmantes: elles avaient jusque dans leurs rides je ne sais quelle grâce surannée, et se drapaient avec une sorte de noblesse inconsciente dans leurs amples manteaux que fermait sur la poitrine une agrafe d’argent... Une d’elles, m’interpellant, me dit en breton:

—Homme de la ville, tu as voulu voir, à ce qu’il paraît, comment nous honorons ici nos défunts. Que n’es-tu venu, voici quarante ans!... On faisait alors la procession des tombes. On allait de l’une à l’autre, nommant par leurs noms, en une litanie commémorative, les morts qui successivement s’y étaient couchés... On avait de longs souvenirs, en ce temps-là. Le père les transmettait pieusement à son fils, comme le lot le plus précieux de son héritage. Un adage avait cours, qui disait: «Tu seras plus longtemps mort que vivant.» Et l’on avait un continuel souci des trépassés, afin que, devenu soi-même un ancêtre, on ne fût pas du moins un oublié... Mais tout change! Je sais quant à moi bien des vieux dont on ne parle plus parmi leurs propres descendants et dont, seuls, les registres des décès ont retenu les pauvres noms... Il n’est pas bon de trop pleurer les Anaon, il est encore plus mauvais de ne leur témoigner qu’une coupable indifférence... Mieux vaut avoir la bienveillance des Mânes que leur inimitié; leurs rancunes sont terribles et leurs vengeances inévitables. Demande plutôt à celle-ci qui est à ma droite, Jeanne-Yvonne Lézurec, du Mézou-Lann.

Elle toucha légèrement du coude sa voisine, une toute jeune femme, l’une des riches fermières de la paroisse, à en juger par sa guimpe de toile brodée et par les larges bandes de velours qui ornaient son corsage.

—Ne dis-je point la vérité, Jeanne-Yvonne? N’est-il pas vrai que, de toute une semaine, vous n’avez pu clore l’œil, au Mézou-Lann, à cause de quelqu’un d’invisible qui allait et venait à travers la maison, et qui tantôt ricanait comme un oiseau de nuit, tantôt poussait des hurlements, des abois plaintifs de chien blessé?