—Mon Dieu, j’aimais Mathias, répondit pudiquement la jeune femme, et quand on aime...

—Oui, on va dans la vie les yeux bandés, conclut la vieille.

Tout à leur entretien, elles ne semblaient plus s’apercevoir, ni l’une ni l’autre, de ma présence. Et, du reste, mon attention venait d’être attirée ailleurs. La porte s’était ouverte pour laisser entrer un curieux personnage, au corps très long, mais cassé en deux, les bras ballants terminés par des mains immenses qui traînaient presque à terre. Il salua à la ronde, d’une petite voix flûtée et chevrotante; toutes les têtes se retournèrent à la fois, et il se fit parmi les buveurs un soudain silence. Ils s’écartèrent avec une sorte de respect craintif pour permettre au nouveau venu de s’avancer jusqu’au comptoir.

—C’est toi, Mikaël Inizan? prononça l’aubergiste, en souriant d’un sourire un peu contraint. Tu n’es donc pas encore mort, malgré le bruit qui en a couru?

Je m’approchai.

—C’est un drôle de particulier, me dit en confidence un des paysans; il a été pendant plus de quarante années le fossoyeur attitré de la paroisse. Mais il ne travaille plus depuis certain accident qui lui est arrivé et qui lui a troublé l’esprit... Il erre sans cesse par monts et par vaux, va contant de tous côtés d’absurdes histoires. On le fuit comme le Trépas, mais on ne lui manque jamais d’égards, à cause de son grand âge et de son infirmité... Puis, vous savez, il y a chez nous des gens qui croient que les fous sont en communication constante avec l’autre monde...

Cependant l’étrange vieillard, au lieu de répondre à la question de Ronan Le Braz, promenait autour de lui sur les visages un regard inquisiteur.

—Qui cherches-tu? demanda Ronan.

—Je ne cherche personne, articula cette fois le vieux; occupe-toi de ton métier, et laisse-moi faire le mien.

Son inspection finie, il se mit à compter sur ses doigts, du bout des lèvres: