Brillaient plus clairs que la lune;

Et c'étaient les anges qui faisaient le vent

En battant le ciel de leurs ailes.

Ainsi chantait Berta. Que les mères retiennent ce chant. Il a bercé le Christ. Il n'en est pas de plus efficace: rien qu'à l'entendre, les enfants malades s'endorment calmés et, le lendemain, se réveillent dispos… Quand Jésus eut clos les yeux, Marie dit à Berta:

—Tu as veillé près de moi en cette nuit terrestre, tu goûteras à mes côtés la lumière du jour sans fin. Sainte au paradis tu seras. Et je veux que ta fête parmi les hommes se célèbre avant la mienne. Les femmes en couches t'invoqueront dans la douleur et te béniront dans la joie. Tu donneras force et santé aux nourrissons, aux nourrices un lait intarissable. Cette promesse que je te fais, sois assurée que mon Fils la ratifiera.

Et cependant, à travers le ciel étoilé, dans la nuit de décembre plus claire qu'un soir de juin à l'heure du couchant, des anges passaient, par légions innombrables, et tourbillonnaient ainsi que les vols de mouettes blanches sur l'estuaire des rivières salées. Leurs grandes ailes silencieuses traçaient de-ci de-là des sillages couleur d'argent. Ils chantaient: «Gloire, gloire, dans les profondeurs du firmament, au créateur du soleil et de la lune et de tout ce qui est sur la face de la terre!»

A leur voix, le monde entier tressaillit. Une procession immense se mit en marche vers Beth-Léhem. Les hommes vinrent, les animaux suivirent, et les arbres, dit-on, inclinant leurs cimes dans la direction de l'étable sainte, pleurèrent d'être attachés au sol. Les pâtres des montagnes arrivèrent les premiers. Une étoile de là-haut leur avait fait signe et, jusqu'au terme du voyage, avait cheminé devant eux. Des pêcheurs, mouillés au large, entendirent des musiques ravissantes vibrer dans les flots; leurs barques, rompant les amarres, dérivèrent d'elles-mêmes vers le rivage, comme pour leur enjoindre d'aller adorer le Messie. Après les bergers et les marins, ce fut le tour des laboureurs, des artisans, et enfin des rois. Aux mânes mêmes des ancêtres, enfouis dans les limbes, il fut donné de contempler le visage rayonnant de Jésus…

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Telle est, dans ses traits principaux, la rustique épopée dont les chanteurs de Noël font retentir les bourgades bretonnes. Elle se complète par des pastorales que l'on jouait naguère dans les églises mêmes (Noël des Bergers, Noël des Mages), et sur lesquelles il serait trop long d'insister. Elle se complète surtout par un ensemble de croyances et de traditions, communes sans doute à la plupart des peuples chrétiens, mais qui ont gardé en ce pays d'Ouest une empreinte singulièrement vive et profonde.

On vient de voir les ancêtres associés, jusque dans les ténèbres des limbes, à l'allégresse universelle. C'est fête, à Noël, pour les morts aussi bien que pour les vivants. Les paysans, qui, des manoirs éloignés, se rendent à travers champs à la messe de minuit, croisent parfois en route des défilés d'êtres mystérieux, de muettes processions d'âmes. Elles sont disposées d'ordinaire sur trois rangs: les blanches, les grises, les noires. Celles-ci ne font que commencer leur pénitence; les secondes l'ont à moitié accomplie; les premières, ayant terminé leur stage expiatoire, prendront, au moment de l'Élévation, leur vol pour le paradis. Elles suivent, de préférence, les anciennes voies abandonnées. A leur tête s'avance un prêtre en surplis, escorté d'un enfant de chœur agitant une clochette, de laquelle il ne sort aucun son. C'est le recteur des défunts. Il mène ses ouailles vers quelque chapelle en ruine, comme il s'en voit tant sur les promontoires de la côte ou dans les landes de l'intérieur. Les ronces qui obstruent le seuil s'écartent spontanément pour laisser passer le cortège; la neige qui recouvre la table de l'autel se change en une nappe de toile fine, et des cierges invisibles s'allument, dont le vent qui souffle est impuissant à faire vaciller la flamme. Chacun se place, s'installe. Le visage des hommes disparaît sous un feutre à larges bords; celui des femmes, sous le capuchon de la mante. L'officiant, d'une voix plus ténue qu'une haleine de brise, entonne la «messe du silence». Il a été donné à des vivants d'y assister par hasard. Un pêcheur de Buguélès, rentrant vers minuit de la mer, s'aperçut avec stupeur que le sanctuaire croulant de Saint-Gonval était illuminé. La curiosité l'amena jusqu'au porche. Comme il pénétrait dans l'enceinte, le prêtre, se retournant et tenant l'hostie entre ses doigts, dit: