—Il y a ici quelqu'un qui peut recevoir. Qu'il s'avance donc et qu'il reçoive.

En parlant de la sorte, il regardait fixement le pêcheur. Par trois fois, il renouvela cette injonction. A la troisième, le pêcheur s'avança. Il s'était confessé au bourg, dans l'après-dînée, et pouvait par conséquent recevoir.

—Ma bénédiction sur toi! murmura le prêtre, aussitôt qu'il eut communié; en acceptant de ma main le corps du Seigneur Dieu, tu m'as délivré et, avec moi, toutes les âmes défuntes ici présentes. Pour ta récompense, tu nous rejoindras avant peu.

La semaine d'après, le pêcheur mourut, sans souffrance, et, naturellement, alla droit au ciel.

C'est une croyance répandue en France, et même en Europe, que, la nuit de Noël, les bêtes devisent entre elles dans la langue des hommes. En Bretagne, elles ont, ce soir-là, double provende, et leur litière est plus soignée que de coutume. Que si vous en demandez la raison, l'on vous contera quelque histoire de ce genre: Une année, les gens de la ferme de K…, revenant de l'office de minuit, entendirent geindre et ahanner dans l'étable. Une grande frayeur les prit. Le maître, cependant, eut la hardiesse d'entrer. Il vit une forme, ou plutôt une loque humaine que les bœufs, tout en sueur, piétinaient avec rage et qui, néanmoins, ne cessait de les encourager en gémissant: «Allons, les bonnes bêtes! Encore! Encore, au nom de Jésus!» Il s'approcha, reconnut, non sans épouvante, son père, mort au cours de l'été précédent. Et déjà il s'apprêtait à le dégager, le fouet levé sur les bœufs; mais l'Ombre lui cria: «Ne les touche point! En me broyant de la sorte, ils hâtent mon salut: chaque minute du supplice qu'ils me font endurer abrège pour moi d'un siècle les tortures bien autrement cruelles du purgatoire… Vivant, je les ai fait souffrir; mort, il est juste que je souffre par eux… Que mon exemple te serve! Apprends qu'il faut être doux envers les animaux de Dieu, et tâche surtout qu'à Noël ils n'aient que des louanges à te donner devant la face du Rédempteur!»

Ce ne sont pas seulement les animaux, c'est la création tout entière, au dire des Bretons, qui a part avec l'humanité aux merveilles de la nuit sainte. Les landes désertes, les cimes dénudées, les solitudes même de la mer se peuplent de cités splendides, retentissantes d'un immense hosannah. Les entrailles des terres et des eaux s'ouvrent pendant que tintent les douze coups de minuit et laissent voir, au sein de leurs mystérieuses profondeurs, des enfilades de salles enchantées où l'or et le diamant ruissellent le long des murs. Il n'est pas jusqu'aux arbres à qui les bises de novembre ont arraché leurs dernières feuilles qui ne se mettent à reverdir momentanément, au souffle du printemps divin. Des «fleurs de paradis» éclatent en un bouquet magique à la pointe de chaque branche, et tout l'espace en est embaumé. L'Herbe d'Or (an aour ieoten), l'herbe qui fait aimer, miroite à la lueur des étoiles, et devient facile à reconnaître, partant à cueillir, dans l'humide gazon des prairies. Enfin—et c'est ici aux yeux du peuple armoricain le miracle suprême—l'eau des sources, pendant le temps que dure la consécration, se change, dit-on, en vin pur. On représente volontiers la Bretagne comme la terre classique de l'ivrognerie. En réalité, la race y est plus sobre qu'on ne croit, par force, il est vrai, plutôt que par vertu. Le vin surtout apparaît comme une boisson de luxe, exclusivement réservée à la table des riches. Il ne manque pas de pauvres gens qui, de toute leur misérable vie, n'y ont jamais goûté. Pourquoi Jésus naissant ne renouvellerait-il pas en leur faveur, une fois par an, le miracle des Noces de Cana? On vous citera pour preuve l'aventure, authentique ou légendaire, de Nonnic Garlantès. Terminons par elle. Ce Nonnic Garlantès était un petit vieillard, un simple d'esprit; il errait de bourgs en bourgs, tenant, en guise de violon, un sabot sur lequel il faisait mine de jouer des airs qui devaient être fort beaux, à en juger par les extases où ils le ravissaient. Une nuit de Noël, il vint demander l'hospitalité dans une ferme des environs de Ploumilliau. On lui dressa un lit de paille dans la grange, et, le lendemain matin, selon l'usage, on lui trempa une écuellée de soupe. Mais il ne parut pas dans la maison. Il était coutumier de ces fugues, de sorte qu'on ne s'inquiéta point. Or, vers midi, la servante, ayant eu besoin au puits, pensa s'évanouir de frayeur, lorsqu'en tirant sur la corde du seau elle vit émerger une tête d'homme. On hissa dehors le cadavre: c'était celui de Nonnic. Ses yeux grands ouverts ne marquaient nulle épouvante; ils avaient même une expression joyeuse, et les lèvres souriaient. Les «anciens» dirent: «Sans doute, il aura voulu savoir quel goût a le vin de Nédélek, et, pour en avoir bu avec excès, il sera mort de béatitude.» Tel fut aussi l'avis des autres personnes présentes, et la tradition bretonne, en l'adoptant, l'a consacré.

NOËL DE CHOUANS

I

Depuis trois jours il neigeait sans presque discontinuer. Sous le ciel bas et noir la lumière était comme morte: on n'eût pas vu clair en plein midi, n'était l'éclat triste de toute cette blancheur qui couvrait le sol. Çà et là des troncs d'arbres émergeaient, des chênes courts, bossués, trapus, tordus, pareils à des squelettes ramassés sur eux-mêmes et tout recroquevillés par le froid. Il n'y a guère qu'en Bretagne que les pauvres arbres, martyrs du vent, ont ces attitudes douloureuses, ces formes tourmentées. Et c'est, en effet, au pays d'extrême-ouest que ceci se passait dans l'hiver de 1793, la veille de Noël.

Quand je dis: veille de Noël, c'est une façon de parler. Car de Noël, cette année-là, bien peu de gens se souciaient. Et, dans l'aspect des choses, on eût cherché en vain quelque signe annonciateur de la nuit sainte. Depuis de longs mois déjà les églises s'étaient vêtues de solitude et de silence: elles étaient, au milieu des maisons des bourgs, comme des veuves ou comme des tombes. L'herbe poussait entre leurs dalles disjointes; les autels ne connaissaient plus d'autres guirlandes que la moisissure des mousses, parure funèbre des lieux abandonnés. Les cloches—c'est le cas de le dire—s'en étaient allées au diable, ou bien pendaient à leurs jougs, immobiles, sans âme ni voix.