En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable elle roulait avec le fracas, avec le farouche hennissement d'une horde d'étalons lancés au galop.

L'aîné des Rannou dit:

—Conte-nous ce qui t'est arrivé, Gaïdik. Si c'est quelqu'un qui a cherché à te nuire, livre-nous son nom seulement; nous sommes trois ici qui te vengerons.

—Je ne conterai ni à vous ni à personne ce qui m'est arrivé. J'en ai assez de la vie, voilà tout.

—Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu meures.

Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'aîné des Rannou poursuivit:

—Écoute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'étendent là-bas à perte de vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur de Keranglaz prétend qu'ils sont à lui. Sur le papier, c'est possible. Mais les vrais maîtres, c'est nous. C'est nous, les Rannou, qui sommes les rois de la forêt. Ah! c'est un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu ne t'es jamais enfoncée sous les hautes futaies. Il n'y a pas au monde un palais comme celui-là. C'est le bon Dieu qui l'a bâti de ses propres mains. Les arbres qui le soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des plus belles églises. Il y a aussi des menhirs où s'asseyaient les géants d'autrefois et des tables de pierre où ils mangeaient. Là est notre demeurance. Nous n'en voudrions changer pour aucun prix, nous proposât-on le château de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux encore, si nous y avions avec nous une douce petite sœur, une bonne et franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre soupe de venaison sous le couvert de chênes; tu raccommoderais de tes doigts habiles nos vêtements en peau de loup. Suis-nous à la grande forêt, Gaïdik. Nous t'aimerons bien. Nos dehors sont rudes, mais notre cœur est aussi tendre que celui d'un enfant. Le monde nous méprise, parce qu'il nous craint. Tu sais comme il est méchant. Tu en as assez souffert toi-même, puisque tu rêves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de la mort volontaire. Crois-moi, Gaïdik, je n'ai jamais menti. Tu connaîtras de beaux jours dans le creux de nos bois et de nos ravins. Tu y seras à l'abri des langues perfides. Qui oserait toucher à la sœur des trois Rannou? Viens!… Tout ce que tu désireras, tu l'auras. Si tu tiens aux parures, nous t'en rapporterons de superbes, à rendre jalouse Notre-Dame de Rumengol qui cependant a une robe en or… Nous t'aurions déjà fait cette proposition depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que tu ne te déciderais pas à quitter la vieille Nann, ta mère-nourrice…

—Oh! celle-là est une misérable sorcière! s'écria la jeune fille.

Tout d'abord elle n'avait écouté les paroles de Kaour qu'avec ennui, le front plissé, l'air méfiant et sombre. Mais peu à peu elle y avait pris intérêt. Finalement, à l'idée de vivre parmi ces hommes simples, dans la grande forêt pacifique et profonde comme une église immense, son cœur s'était fondu. Son navrement de tout à l'heure était déjà loin d'elle. Elle pleurait silencieusement, sans amertume.

—Tu as raison de pleurer, Gaïdik, dit alors Guennolé. Cela te soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas que tu aies pris un parti. Si tu descends de notre côté, c'est que tu auras accepté la proposition de Kaour.