A la même heure, là-bas, dans la cuisine que blanchissait le jour, l'enfant de Keralzy, extasié, disait à sa mère:
—Si tu l'avais vu, mamm!… Comme sa figure était imposante et belle!… Je n'ai pas eu de peine, va, à deviner que c'était lui Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux autres, quoique rois eux aussi, avaient l'air de n'être que ses serviteurs… Que de cadeaux, hein! que de cadeaux!… Tu avais raison, mamm, il ne faut jamais désespérer!… Je suis bien dédommagé cette fois de tous les Noëls où je n'ai rien eu!…
Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait dans un transport de reconnaissance:
—Béni sois-tu, ô Dieu! et béni soit celui qui m'est venu visiter en ton nom!…
LA NOËL
DE JEAN RUMENGOL
I
Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons.
La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui jadis peuplaient les routes de la Basse-Bretagne. Ils s'abattaient sur le pays, au printemps, comme une joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux pardons. Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec leur havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de gwerzes dolentes et de sônes délicieuses. Ils passaient la nuit accroupis sur les bancs de pierre du porche ou allongés dans l'herbe du cimetière, entre les tombes. Et ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons que la rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils se levaient de terre, secouaient—comme ils disaient—leur pauvreté, et s'égosillaient à qui mieux mieux, avec des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes filles, venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour d'eux. Entre deux couplets, le chanteur brandissait au-dessus de sa tête une poignée de feuilles volantes, de pages rugueuses, grossièrement imprimées, mais en qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des vieilles poésies primitives.
Qui veut la gwerze? Qui veut la sône?… Daou guennek! Deux sous!…
Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce «papier de chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans l'escarcelle de l'homéride bas-breton! Ils n'y séjournaient pas longtemps. Chanter donne soif. Puis, c'était bien le moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se permît quelques libations à la mode antique. Avant la fin du jour, les bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils avaient vendu de chansons.