C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient à s'en aller les poches vides, comme ils étaient venus. On ne les en blâmait point, dans ce temps-là. Leur facile imprévoyance semblait aux gens toute naturelle. On les regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient pour fonction dans la vie que de perpétuer parmi les Bretons le culte des vieux chants, d'en composer de nouveaux suivant les formules consacrées, et d'égayer, en les répandant par le pays, la misère si dure à porter des pauvres laboureurs d'Armorique.

Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte d'empressement superstitieux et comme des hôtes de bon présage. L'hiver, quand ils apparaissaient au seuil des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige, leur barbe hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre pour leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul se levait de son fauteuil de chêne et les contraignait de s'y asseoir. Lisez la ballade de Kerglogor, telle que M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on leur faisait fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le flip délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons avaient en ce temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille. Pas un vaisselier où ils n'eussent leur écuelle; pas une maison où leur couchée ne fût toujours prête, dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux ou des bœufs… On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol, le plus habile ouvrier de vers qui fût jamais, errer trois jours et trois nuits dans la campagne gelée, sans un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis est, sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre.

—Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les temps et les âmes!…

II

On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé de mauvais langes, un matin de la Saint-Jean, au pied du pilier de la Vierge dans l'église de Rumengol. De là ses nom et prénom.

C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères les cendres qui restent des feux allumés en l'honneur de Monseigneur saint Jean. Ces cendres ont des vertus miraculeuses. Elles assurent à qui les répand sur sa terre des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute. Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la vente a sa destination toute marquée: on l'emploie à faire célébrer des messes expiatoires pour les défunts de la paroisse; il va grossir le casuel du desservant.

Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent à l'usage traditionnel, et cela sur la proposition du recteur lui-même. Il fut convenu que pour cette fois «l'argent des cendres» serait consacré à payer la mère-nourrice qui voudrait bien se charger de «l'enfant d'aventure».

Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres que le recteur avait sollicitées d'abord: une pauvresse, une veuve de matelot qui passait pour «innocente». Elle habitait une misérable chaumière d'argile au haut d'une lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean Rumengol roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait d'une chèvre qu'elle avait. Pour l'endormir elle lui chantait des bouts de complaintes, des gwerzes d'une inspiration sauvage dont sa mémoire avait retenu des lambeaux.

Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait souvent aux veillées d'alentour, rien que pour l'entendre chanter. L'enfant grandit, bercé par ces mystérieuses mélopées qui ressemblaient à des incantations. De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis, cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice était comme hantée par les vents, par ces grands bruits d'orgues qui emplissent la Bretagne de leurs mugissantes harmonies. Ils ébranlaient la hutte, réveillaient en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui criaient:

«Viens donc avec nous! nous sommes les divins nomades, les voix errantes, les bouches sonores de l'air. Nous t'apprendrons les rythmes éternels. Tu seras notre disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi notre esprit. Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la peine d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent la pensée des hommes, l'amour des libres espaces, dont vécurent les ancêtres, et la douce contemplation des étoiles qui les enchanta. Suis-nous Jean Rumengol!»