Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère! C'étaient les belles années. Depuis, hélas! tout avait changé, tout, les êtres et même les choses. Si bien que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans son propre pays. Des gens venus de Bro C'hall, dans des chariots monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient envahi la contrée, la bouleversant de fond en comble.

Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes grises et comme sculptées dans les roches qui les abritaient, ce n'étaient maintenant, au bord des grèves, que bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges immenses plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin au soir, et souvent du soir au matin, une population aux allures vives et bruyantes, pour qui le plaisir semblait être l'unique affaire, et qui poussait l'irrévérence jusqu'à badiner avec la mer sacrée. Le solennel silence des côtes bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage. Mais on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de pierre, ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait encore troublé le rêve, se virent soudain mis en pièces, débités en moellons. Quelques-uns, dit-on, échappèrent cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de matelots, des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus s'éloigner par le chemin des eaux, en une longue procession, puis disparaître du côté de l'Ouest, dans la brume. On considéra cela comme un «intersigne» annonçant la mort de la vieille Bretagne. Bien des cœurs se serrèrent à cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte tragique, et, quand il la chantait, il avait des sanglots dans la voix.

Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons s'étaient laissé prendre aux subtiles séductions des gens de France. Peu à peu ils avaient adopté d'abord leurs vices, puis leur accoutrement, et enfin leur langue. De sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne trouvèrent pas d'écho. Les vieillards hochaient la tête d'un air résigné, passif. Les jeunes éclataient de rire au nez du barde. Les personnes «sensées» lui disaient sur un ton de pitié méprisante:

—En vérité, nous cherchons vainement à comprendre pourquoi vous geignez ainsi. Ce que vous appelez un mal est le plus grand des biens. Non seulement les hommes de France ne complotent point la mort de la Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté la connaissance des choses utiles, la prospérité, la vie!…

Pêcheurs et laboureurs faisaient chorus. Jamais le blé, jamais le poisson, même au temps des disettes les plus fameuses, n'avaient atteint des prix aussi invraisemblables.

A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne répondait rien. Il se contentait de leur tourner le dos. Il ne les considérait plus comme des Bretons, comme des hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. Hélas! jour par jour il dut assister, témoin irrité mais impuissant, à cette agonie de son pays, à cette déchéance de son peuple. Il n'en continua pas moins de promener à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs cheveux grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et sa parole amère de Savonarole bas-breton. Il semblait le spectre du passé. On ne tarda pas à le trouver importun. On le traita de fou, de «vieux rêveur».

—Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous êtes tombés. Ce nom dont vos pères se faisaient gloire est devenu une insulte sur vos lèvres.

Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui montraient les dents et les enfants lui jetaient des pierres. Un jour qu'il cheminait par le Léon, il se présenta dans dans un manoir où jadis son couvert était toujours mis à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait paru, l'ancien du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel, dévisagea le poète nomade:

—Que te faut-il, mendiant?

—Du pain, pour l'amour de Dieu.