—Quand tu l'auras gagné! fit l'homme.

Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller. Pour le coup, Jean Rumengol eut dans les yeux une telle flamme de haine que le Léonard recula, épouvanté. Il ne se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond franchir la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il chancelait, le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue subitement en une détresse infinie. Il venait de prendre conscience de son inutilité dans un monde qui prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les chanteurs de chansons.

Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon, comme une chose inerte, comme une barque en dérive, ne chantant plus, marmonnant des paroles sans suite, l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il traversa Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il était cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper une dernière fois au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut la mer grande, embrasser d'un regard suprême l'horizon de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents l'esprit chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons n'en ayant plus que faire.


Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres brutes qu'on appelle dans le pays le Bern-Mein[16]. Un roi, dit-on, est enterré sous ce cairn. Jean Rumengol se laissa choir au pied de cette tombe primitive. Depuis trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les yeux, pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une torpeur l'envahit. «Dieu merci! pensa-t-il, c'est la fin!»

[16] Le «tas de pierres». Cf. La légende de la mort chez les bretons armoricains, «l'Ame dans un tas de pierres».

Tout à coup, des bruits éperdus de cloches prirent leur volée dans le vaste silence.

Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les cloches lui crièrent aux oreilles, joyeusement:

—Réveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que c'est Noël?…

III