Ah! ces Noëls d'antan!

Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les choses. On croyait y être. Il vous transportait par delà les espaces, dans la bourgade galiléenne, en ce grand soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos yeux, là, dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque aussi branlante qu'une crèche, que le Mabik[19] naissait. Son image de cire semblait vivre. On respirait sa délicieuse haleine. Sous les voûtes basses, à l'entour des piliers, malgré les bises de décembre et la silencieuse tombée de la neige au dehors, il courait des souffles tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les pâtres, les laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient réellement à la venue du Messie, mais d'un Messie breton, en quelque sorte, tant ce Jean Rumengol excellait à tout bretonniser, même Dieu.

[19] L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus, des Italiens l'appellent de même le bambino.

Aussi, quand le poète avait terminé son prézec, son sermon chanté, c'était à qui l'hébergerait pour le reste de la «nuitée»; c'était à qui l'emmènerait par les petites routes poudrées de blanc vers la ferme lointaine, perdue et comme ensevelie dans le mystère de la campagne. Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait que ce fût un prophète, un personnage prestigieux. Et, de fait, il avait en lui l'âme des anciens mages. Il avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons en restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le suppliait de «prêcher» encore, et il se remettait à chanter la gwerze de Jésus, dans le silence solennel de la nuit. Son bras, levé dans un geste grandiose, dans un geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne nouvelle». Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur les talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs torses macabres; les chiens de garde oubliaient d'aboyer; les bœufs, dans les étables, meuglaient doucement; la mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte éternelle.

Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la ferme, la veillée se continuait jusqu'à l'aube. Un tronc d'arbre brûlait dans le foyer, et le noble vagabond, assis dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole de feu.

Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi d'une mission, d'un sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination des humbles de hautes perspectives. Il les aidait à voir le ciel. Il faisait passer devant eux le mirage des paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui seuls font vivre les âmes, et, après avoir pétri ce pain d'élection, il avait joie à le partager avec la foule.

… Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain azyme, puisque les Bretons en étaient las?

Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes! Jean Rumengol est de trop parmi le monde d'à présent. Laissez-le mourir de sa belle mort, avec la neige pour linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi. Soyez-lui compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté. Pitié pour le vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété vos voix. Faites comme les vents, ses premiers maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!…

IV

—Lève-toi, Jean Rumengol! Lève-toi!