Elles sont obsédantes, ces cloches. Même sur le Ménez-Hom, il est dit qu'on ne peut mourir en paix.
Combien vaste pourtant est la solitude, et combien sauvage! C'est à peine si en avril les bergers osent y faire paître leurs moutons récalcitrants. L'herbe y est amère, rase et rousse. En décembre, il est morne, ce promontoire, avec ses deux croupes jumelles, également chauves. Entre les deux se tapit une chapelle sous le vocable de Sainte Marie, un de ces sanctuaires bretons qui sont comme des guérites bâties par la piété populaire le long des côtes.
Du haut de ces oratoires, les vieux saints d'Armor veillèrent longtemps sur le pays, montèrent autour de la Bretagne une sorte de garde sacrée. Saints marins, pour la plupart, ayant encore dans quelque coin de leur chapelle l'auge de pierre où jadis ils naviguèrent, leurs sanctuaires étaient comme des sémaphores épars sur les hauts lieux. Et, de ces sémaphores mystiques, les Maudez, les Guévrok, les Kirek, les Guennolé, les Kadok, les Beuzek et tant d'autres étaient les guetteurs éternels. Ils rassuraient les hameaux de pêcheurs dont les masures inquiètes aimaient à se blottir à leur pied.
Mais leur vigilance protectrice s'étendait bien au delà. Elle rayonnait sur la mer même, jusqu'aux extrêmes confins de l'horizon des eaux. Elle enveloppait d'une atmosphère de calme et de sécurité les vaillantes petites barques vouées à l'aventure quotidienne. Dès qu'il y avait menace de gros temps, la cloche de la chapelle se mettait d'elle-même à tinter. Et ce signal si menu, si grêle, semblait se prolonger à l'infini; il dominait la sauvage chanson du vent, la chanson plus sauvage de la houle; il se propageait, sonore, au sein de la brume la plus épaisse. Et les barques lointaines faisaient force de voiles vers la terre. Tel un troupeau que la trompe du berger rassemble, elles rentraient dans les anses de la côte, comme des vaches à l'étable. Les équipages, pour remercier le saint, entonnaient son cantique. Ces rudes voix d'hommes étaient douces à entendre, le soir, dans les étroits chemins caillouteux, rythmées par la cadence lourde des sabots. Debout sur les seuils, les femmes les écoutaient venir, en tricotant, et dans leur âme aussi s'élevait un chant ineffable, une reconnaissante action de grâces…
Que de fois Jean Rumengol avait été témoin de ces retours!
Plus encore que les saints «patriotes», comme les appelle Albert le Grand, la Vierge était chère aux Bretons du littoral. Sur tous les caps ils dressaient son image; ils lui bâtissaient des maisons[20] de pierre sculptée, avec des clochers élégants qu'on prendrait de loin pour de fines robes de dentelles en granit suspendues entre terre et ciel. Ils l'invoquaient sous de multiples noms, les plus poétiques, les plus tendres. Ils la nommaient «Madame Marie la douce», «Vierge de Bonne-Nouvelle», «Fleur blanche de la mer». Pendant les tourmentes, ils la voyaient marcher, vêtue de lumière, sur les flots. Elle ouvrait devant les bateaux des routes d'argent clair. Le seul frôlement de sa longue jupe apaisait la colère des vagues; la tempête lui obéissait avec une docilité bêlante de mouton.
[20] Ty ar Werc'hès, la maison de la Vierge. C'est ainsi que le langage populaire désigne la plupart des chapelles qui ont la Vierge pour patronne.
C'est du moins ce que croyaient fermement les Bretons d'autrefois.
Ils croyaient encore que sainte Marie du Ménez-Hom avait été préposée par Dieu à la garde des mystérieuses cités qui dorment, enfouies sous les eaux, au bord des plages armoricaines. Aux temps anciens, avant la disparition d'Is, elle fut la patronne de cette merveilleuse capitale. Quand la ville eut été submergée par les flots, Gralon, qui s'était enfui sur son cheval gris pommelé, avec saint Guennolé en croupe, vint prendre terre au pied du Ménez-Hom. Sur les conseils du moine, il fit élever au sommet du mont une église expiatoire, de proportions modestes, mais qui reproduisait néanmoins en ses lignes essentielles la cathédrale d'Is. Il s'apprêtait même à faire sculpter une sainte Marie en granit bleu, toute pareille à celle que la mer avait engloutie avec tout le reste. Guennolé lui enjoignit d'attendre, et momentanément la niche destinée à la Vierge resta vide.
Mais, un soir, les pêcheurs de Cast, de Penn-Trêz et de Plomodiern ne furent pas peu surpris de voir une grande silhouette rigide de femme, que le couchant auréolait d'un nimbe d'or, glisser majestueusement sur la face des ondes. Elle marchait du pas étrange et silencieux d'une statue. Parvenue à la grève, elle s'engagea dans le sentier de la montagne, et, le lendemain—qui était un dimanche—la Vierge d'Is se dressait en pied dans l'église neuve du Ménez-Hom. On crut remarquer que dans sa main droite elle tenait une grosse clef de fer artistement ouvrée. On en conclut que c'était la clef de la ville noyée. Depuis, un proverbe eut cours, qui disait: