Ainsi que le lui avait narquoisement recommandé sa marraine, Jean Rumengol avait ouvert tout grand ses yeux. Il n'osait les en croire. Au fond, il avait peur. Cette réalisation imprévue du plus tenace et du plus impossible de ses vœux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se retrouver dans le Ménez, la tête appuyée au Bern-Meïn, échapper n'importe comment à cette vision tant souhaitée des choses d'autrefois, redevenues actuelles, présentes, vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds s'étaient comme enracinés dans le sable. Il était prisonnier de son propre songe. Peut-être qu'en implorant sainte Marie?… Il joignit les mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier. Elle avait disparu. Disparu aussi le Mabik.
Il ne restait d'eux que cette grande clarté enveloppant quatre villes mortes qui se mettaient à revivre.
Le barde, en regardant du côté de la terre, constata qu'un mur immense la lui fermait, un mur noir, impénétrable, une cloison sans issue. Devant lui, en revanche, s'élargissait un éventail de rues aux perspectives indéfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets ankylosés des boutiques. Des marchands très anciens, aux figures jeunettes, paraient les façades de leurs maisons de défroques historiques. Les justaucorps en peau d'aurochs se balançaient accrochés à des clous. Des bijoux barbares flambaient aux vitrines des orfèvres. Une odeur de sanglier rôti s'exhalait des cheminées et flottait en fumée odorante sur les toits. Des groupes de gens de tout âge et de l'un et de l'autre sexe s'acheminaient vers les églises, au bruit des cloches bourdonnantes.
Sur une place, un vieillard inspiré chantait. Il avait la barbe drue et sa chevelure se mêlait à sa barbe. Autour de lui faisaient cercle des gars énormes, des filles d'une beauté souveraine. Il chantait dans une langue rude et cependant très musicale, dans une langue aux sons gutturaux que tempérait, que voilait une sorte de nasillement triste. Et il s'accompagnait d'un instrument bizarre, d'une lyre à deux nerfs, l'un grave, l'autre mordant. Mélopée lamentable traversée d'un filet d'ironie.
Ce que cet homme disait à cette foule, Jean Rumengol voulut le savoir.
Il oublia tout le reste, sa peur même, et s'élança, tête baissée, au cœur des villes englouties, par la première voie qui s'offrait à lui.
VII
Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre? Sut-il comme il se nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn ou Gwenc'hlan?… Apprit-il de lui le poème à la fois religieux et sceptique qui dut, à l'origine, bercer notre race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir? C'est ce que l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais.
La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc, dans les Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse le barde cornouaillais, déjà vieux. En guise d'épilogue, elle ajoutait ceci: