—J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une réalité. Il avait le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai vu pleurer, parce qu'il entendait les petits garçons de l'école primaire converser entre eux en français. Il n'aimait pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les générations nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge l'a fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a rempli son vœu. Peut-être y choqua-t-il son verre contre celui d'Ahès. Il s'en réjouit, j'en suis sûre, et ce fut sa dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est le symbole de la Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage encombrant. Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés de nous.

Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur de chansons fut repêché au bout d'une gaffe par des hommes de Douarnenez. Faut-il croire que l'Océan, la grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit. Mais, en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima se survit au sein de l'Océan même. La mer a beau faire, elle est grosse de nos villes, comme le monde est plein de notre âme. Cela nous suffit!…

....... .......... ...

… Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant son récit, la chaumière basse où elle le narrait, tout en filant. Le rouet faisait un bruit très doux, un ronronnement mélancolique comme une chanson du passé. La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte inassouvie.

Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol flottant sur les eaux du large, promenant sur les côtes de l'Armorique, en ses yeux clos de noyé, le mystère de nos légendes.

A BORD
DE LA
«JEANNE-AUGUSTINE»

I

C'était la veille de Noël, à Paimpol, dans le cabaret de la mère Foëson. Un grand feu flambait dans le foyer de la vaste cuisine au plafond bas, allumant çà et là, le long des murs, de petites lueurs claires dans le cuivre des ustensiles et la faïence à fleurs des chopines ou des brocs. Autour des tables, des hommes buvaient, en attendant l'heure de la messe nocturne. C'étaient tous des gens de mer, aux colliers de barbe dure, âpre et grise comme du lichen de roche; on reconnaissait parmi eux les d'Islandais à leur peau bistre, à leurs yeux brillants et fixes, surtout à leurs voix éraillées, comme voilées de brume. Les autres étaient pour la plupart des goëmonniers de la baie ou des homardiers de Loguivy.

La porte s'ouvrit.

Une bouffée de bise entra et, avec elle, un colosse à barbe brune et frisée,—une tête de dieu assyrien sur des épaules immenses.