Longtemps les têtes défilèrent; longtemps défilèrent, dans le crépuscule arctique, les petites lueurs pâles que faisaient les flammes des cierges. Parfois elles venaient si près du bord qu'on distinguait à leur clarté les visages de ceux qui les portaient.

Longtemps, longtemps… oui, cela dura longtemps. Et puis, sans qu'on sût comment tout cela passa, s'effaça, s'évanouit. Il n'y eut plus dans la nuit qu'une solitude plus vaste et un silence plus mystérieux.

Soudain un craquement se fit dans la vieille carcasse du navire. Les cordages se tendirent, les voiles s'enflèrent comme si la respiration du vent, jusque-là oppressée par l'attente de ces choses, fût redevenue libre de se jouer à travers l'espace. A l'avant de la Jeanne-Augustine l'eau se mit à mousser, entonnant la douce chanson de marche. Et les hommes furent tout heureux de sentir qu'ils vivaient encore, que leurs âmes ne les avaient point quittés. Ils restèrent néanmoins près d'une heure sans se parler, tant les réflexions qu'ils avaient à se communiquer leur semblaient inexprimables.

Alain Perrot le premier desserra les lèvres.

—J'ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvénan, prononça-t-il. J'étais avec lui à bord de la Reine-des-Anges, quand il trépassa… Même qu'il m'a fait un signe avec la main comme pour me dire je ne sais quoi… Ah! le pauvre Guiastrennec!

—Moi, j'ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le capitaine. Il avait encore la fente qu'il s'ouvrit dans le crâne en tombant des huniers.

—Moi, Antôn Lazbleiz, de Pontrieux, s'écria le mousse, mon parrain, Dieu lui pardonne!

—Moi, dit le matelot, j'en ai reconnu plus de trente.

Il entreprit de les nommer, en comptant sur ses doigts. Mais, au dixième le capitaine l'interrompit.

—Assez!… Tais-toi!…