Et le poète reconstruisait à sa façon la scène tragique de la hutte. Marguerite Charlès avait attiré le jeune homme dans un guet-apens. Elle l'avait endormi à l'aide d'un philtre, puis, traîtreusement, elle l'avait assassiné…

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… La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou de leur belle existence errante dans la forêt du Roscoat. Kaour ne lui avait pas menti. Dans ces profondes et verdoyantes solitudes, entourée par les trois frères d'une sorte de vénération naïve, elle avait vu s'évanouir l'un après l'autre tous les mauvais souvenirs de son passé. De Nann, du fils de Keranglaz, de tant de misères et d'humiliations, à peine lui restait-il de vagues images: encore eût-il fallu qu'elle les allât chercher tout au fond d'elle-même. Les journées se déroulaient pour elle avec une monotonie apaisante et grandiose. Dès le matin, les frères partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait souci de le savoir; eux, de leur côté, s'en taisaient avec elle soigneusement. Ils rentraient à des heures irrégulières. Souvent ils avaient des taches de sang à leurs vestes: du sang de bête, peut-être aussi du sang d'homme. D'ordinaire on soupait tous ensemble, aux premières étoiles. C'était le moment des causeries, la veillée en commun sous les hautes ramures à travers lesquelles les astres brillaient, comme de claires chandelles lointaines. A vrai dire, il n'y avait guère que la Charlézenn qui causât. Les Rannou étaient des taciturnes. Puis, ils aimaient mieux entendre Gaïdik, la petite sœur. Dès que l'un d'eux ouvrait la bouche, les deux autres lui disaient: «Laisse parler Gaïdik!» Et Gaïdik parlait. Elle les entretenait de ses courses, de ses vagabonderies durant le jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des histoires merveilleuses, comme à des enfants, ou bien leur chantait gwerzes et sônes, seul héritage qu'elle sût gré à la vieille Nann de lui avoir transmis. Ils l'écoutaient, suspendus à ses lèvres. Sa voix caressait délicieusement leurs âmes de barbares. Quand le serein commençait à tomber, elle souhaitait le bonsoir aux trois frères. Ils lui avaient dressé une «couchée» sous la table d'un dolmen que ne soutenait plus qu'un de ses supports. Là elle couchait comme une reine des âges primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour rideaux et, pour lit, un moelleux entassement de couvertures dont quelques-unes, fruit du pillage, avaient été tricotées sans doute par des doigts savants de châtelaines.

A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient de nouveau, retournaient à leur besogne mystérieuse. La Charlézenn, avant de s'endormir, les écoutait s'éloigner. Le troisième demeurait pour la garder, étendu sur une jonchée de fougère près d'un feu de bivouac. Chacun la veillait ainsi, à tour de rôle. Une nuit que c'était le tour de Kaour, il sembla à la jeune fille qu'elle l'entendait sangloter.

Elle l'appela doucement:

—Kaour!

—Qu'est-ce, Gaïdik?

—C'est à toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu?

—Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois, à propos de rien.

—Dis-moi ta peine. Approche-toi.