Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à notre vocabulaire celtique, au moyen de désinences appropriées, une couleur vaguement française. Et ce fut alors le plus abracadabrant des jargons. On disait, par exemple: «J'ai torré mon botès». Traduisez: j'ai cassé mon sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: meignater. Cela signifiait: se battre à coup de pierres. Tant de choses en un seul mot!

Le reste était à l'avenant.

Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de six à dix ans.

Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres eux-mêmes et, pour y obvier, ils adoptèrent le symbole.

Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme cela, des inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant mystère.

Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et apparences d'une rondelle de fer-blanc percée en son milieu d'un trou que traversait une ficelle.

Au premier terme suspect que vous laissiez échapper, le surveillant vous glissait dans la main ce signe d'infamie. A vous maintenant de vous en défaire, en le passant à un condisciple, astucieusement pris par vous en faute. On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez vite un excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis de penser que ce n'est point le but idéal de l'éducation. Le dernier détenteur du symbole, à la fin de la journée scolaire, restait une heure après le départ des autres à ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire la toilette de la classe.

Et donc, cette humiliation m'advint.

J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me venger.

Au lieu de déposer le symbole sur la chaire, ainsi qu'il était prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand je fus libre, pour emporter la maudite rondelle de fer-blanc, et, sitôt dehors, mon premier soin fut d'assembler autour de moi tous les garnements du bourg.