Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait le spectacle le plus animé. Les cultivateurs de Plouzélambre s'y donnaient rendez-vous: ils arrivaient montés sur leurs chevaux de labour, les jambes ballantes du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le brûle-gueule aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles. Les étalons hennissaient, se dressaient debout contre la muraille, balayant le sol du crin de leurs queues; les juments ruaient ou reniflaient avec force; les hommes juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie ou les bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait le voir se démener, le rude forgeron, brandissant au bout d'une pince le fer empourpré. Il connaissait par leur nom tous les chevaux du pays et savait l'art de les calmer d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans l'air. Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions avec délices.

Ah! ces soirs du samedi!… La cloche de quatre heures n'avait pas fini de sonner que déjà, nos sabots aux mains pour courir plus vite, nous galopions dans la direction de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé, ne dédaignait pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour «tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire sur la corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée! On se la disputait généralement à coups de poings. Des générations de gamins se sont suspendues à cette pauvre corde, toute noire de suie et terminée par une cheville de bois dur que des milliers de mains avaient polie comme un vieil ivoire.

J'apportais, quant à moi, à ce métier de souffleur, la même gravité que si j'eusse accompli un sacerdoce.

J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au dessus de mon front le branle du levier, à écouter le halètement sourd de l'appareil, à regarder fuser la flamme multicolore dans les crépitements du charbon.

—Hardi! Hardi! criait Miliau.

Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de sueur.

C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une qualité bien médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.

Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à me faire revivre, comme dans un éclair, toute la magie éteinte de mon passé d'enfant. Je demandai:

—Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal borgne», le «forgeron de Saint-Efflam»?

—On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine, me répondit Le Bourdonnec.