—Combien est-ce, Miliau?

Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts râpeux, faisait mine de pincer légèrement et disait:

—Me voilà payé, mais n'y reviens plus.

Nous revenions sans cesse.

Il y en avait même—et j'étais du nombre—qui, la classe terminée, s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à la nuit déjà close.

L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles appuyées aux murs ou traînant à terre, dans le bruit rythmé des marteaux et l'éparpillement féerique des scories en feu! Joignez que Miliau avait une voix superbe, une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait aux retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au crépuscule il chantait. Son répertoire était infini. Sônes d'amour, berceuses enfantines, gwerziou tragiques et cantilènes sacrées, il vous promenait en quelques heures à travers le champ si fécond de l'inspiration populaire bretonne. Je crois même qu'il improvisait parfois et que l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en tout cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le moins possible.

Puis, à l'instar des lesches grecques, la forge était un lieu de réunion, de causeries, de racontars de toute nature. Les mendiants, les colporteurs, la race vagabonde des chemineurs de pays y entraient, au passage, pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts transis, et, le plus souvent, s'y attardaient à débiter les nouvelles, assis sur quelque enclume hors d'usage. On apprenait là les crimes, les incendies, les accidents, les baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits divers de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des types étonnants, des figures inoubliables, une entre autres, celle d'un ancien forçat qui s'était laissé condamner pour son frère. On ignorait son nom: on l'appelait communément Ar Galéour, le Galérien. Il était maigre, chétif, ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre chien battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce de sac en bure jadis bleue dont le fond lui tombait derrière la tête, sur le dos, son bonnet de bagne, paraît-il.

Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait quelquefois à coucher et ne le laissait jamais repartir sans avoir bourré son bissac de pain bis et de lard fumé.

—Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il… Seulement, il ne peut plus travailler. Il a le tremblement. Il est incapable de rester en place; il fuit devant sa honte, la honte imméritée qui est sur lui; et il faut qu'il marche sans repos ni trêve, comme fait le Boudé-déo[22]… Plaignez-le et tirez-lui vos bérets…

[22] Le Juif-Errant.