—Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur de fer!

Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes et comme tassées sous le poids du torse, des épaules quasi trop vastes, presque pas de cou et des bras de géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui montaient et qui descendaient. La tête était rude, hirsute, encadrée d'une barbe en collier aussi raide que poil de brosse. Les joues rêches, excoriées comme un vieux cuir, étaient incrustées, damasquinées de limaille de fer qu'on eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque tatouage ancien.

Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble très agréable.

Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner à la physionomie un aspect farouche et terrifiant, c'était la cavité vide de l'orbite gauche d'où la prunelle avait été arrachée par un éclat incandescent et que recouvrait mal un lambeau de paupière ombragé d'une touffe de sourcils.

C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à l'œil unique. Cet œil, en revanche, était d'une douceur qui rassurait, qui exerçait sur vous, au premier regard, une fascination de bonté. Il était gris, du gris des étangs sous la lune, avec des transparences profondes derrière lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et chaude comme sa forge.

Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la route de Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique sanctuaire de Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93, par un bataillon de vandales étampois. La statue mutilée du grand anachorète celtique ornait encore un des angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y venaient prier, car cette image passait pour avoir conservé des vertus spéciales: elle portait chance aux jeunes conscrits, soit avant, soit après le tirage au sort, et guérissait les maris jaloux. C'était, du reste, avec les murs, tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait été transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et même une partie de la nuit. Miliau était un travailleur acharné, dur à la besogne, battant et forgeant depuis l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait Marie-Jeanne, la cloche tardive, dite la cloche des polissons. Il ferrait les chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les faux pour les foins et les faucilles pour les blés, aiguisait les tranche-lard des ménagères, rétamait les bassins de cuivre, et, au besoin, fabriquait les symboles.

Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu toute espèce d'autres motifs de l'aimer à plein cœur.

Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde le plus obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le clou d'une toupie venait-il à sauter, vite on courait chez Miliau Arzur.

—Miliau gêz, mon doux Miliau!…

Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer au diable, vous et votre toupie, et tout de même s'interrompait débonnairement dans son travail pour vous la raccommoder de main de maître.